Dans cette adap­ta­tion trag­ique et méta­physique de Fiodor Dos­toïevs­ki, la « femme douce », Ania Ivano­va (Ania Sve­to­vaya), appa­raît d’abord dans une séquence pré­moni­toire, gisant sur le sol de l’appartement qu’elle occupe avec son amant, Pierre Mon­tieu (Marc Bar­bé). Le film rem­bobine ensuite le réc­it et adopte un mon­tage oscil­lant entre la désagré­ga­tion de ce cou­ple, des images doc­u­men­taires de la destruc­tion de la cité Karl Marx de Bobigny, ou encore la voix-off de Cédric Kahn réc­i­tant le rap­port d’enquête sur le sui­cide d’Ania et les déc­la­ra­tions de Pierre, qui ren­for­cent le sen­ti­ment d’une cer­taine fatal­ité. Ponctuelle­ment, d’autres voix sur­gis­sent : celles des anciens rési­dents de la cité qui racon­tent, comme Pierre, leur vie passée dans le quarti­er, des beaux jours aux pre­miers tour­ments (le déracin­e­ment s’accompagne d’un sen­ti­ment de dés­espoir et d’un cli­mat d’insécurité). La dis­pari­tion des tours agit alors comme un con­trechamp doc­u­men­taire, soulig­nant l’entrelacement de la tra­jec­toire du cou­ple et du décor urbain, qui con­ver­gent vers un même effon­drement.

En dépit de ce par­al­lèle, la rela­tion qui s’établit entre les images enreg­istrées par Jean-Claude Taki et les archives de l’INA se révèle con­fuse : des fêtes dans les rues de Bobigny, un marathon à la Courneuve, la tran­si­tion de la télévi­sion vers la couleur ou encore de vagues réminis­cences de l’URSS sont ain­si inté­grées à la fic­tion comme s’il s’agis­sait des sou­venirs des per­son­nages, de sorte à faire super­pos­er les points de vue et les tem­po­ral­ités. Cet agré­gat de par­tic­ules peine toute­fois à for­mer une struc­ture nar­ra­tive cohérente : au lieu de suiv­re un fil clair, la manière dont le film embrouille les per­spec­tives lui donne les atours d’un amal­game hétérogène, voire d’un débar­ras suf­fo­cant.

S’ouvrant et se clô­tu­rant par le décès d’Ania, Les Pous­sières s’affirme surtout comme un objet mélan­col­ique où la mort rôde dans chaque plan et recoin. Ain­si d’une scène où les bais­ers lan­goureux et les jeux amoureux du cou­ple ouvre sur un trav­el­ling mor­tu­aire qui révèle, dans un futur incer­tain, l’appartement désert que Pierre et Ania occu­paient jadis. En un sens, les per­son­nages incar­nent respec­tive­ment un Orphée et une Eury­dice con­tem­po­rains. Mal­gré les regrets et les vaines ten­ta­tives de remon­ter le temps (à tra­vers le réc­it rétro­spec­tif), Pierre ne s’échappe jamais de son enfer mod­erne (cette cité, qu’il ne quit­tera pas). À de brèves occa­sions, le film parvient tout de même à touch­er du doigt cet hori­zon poé­tique que creuse son hybrid­ité, comme dans la dernière séquence, où Taki scrute les mou­ve­ments de jeunes femmes dansant et sautant à la corde, qui suc­cè­dent à la dis­pari­tion d’Ania (il n’est plus ici ques­tion de ses sou­venirs, mais d’une jeunesse et d’un avenir égale­ment per­dus). Mais parce qu’il accu­mule sans cesse les idées et les effets, Les Pous­sières n’est pas sans cul­tiv­er une cer­taine lour­deur et finit par s’écrouler sous son pro­pre poids.