Bang, bang : ce sont deux coups de feu inat­ten­dus qui font défini­tive­ment bas­culer l’horizon nar­ratif des Oiseaux de pas­sage. Cette dou­ble déto­na­tion inter­vient alors que le film s’est d’abord attelé à l’observation d’une com­mu­nauté et de ses rites (une famille Wayuu, peu­ple indigène qui vit dans la Gua­ji­ra, au nord de la Colom­bie) par le truche­ment d’un jeune homme en quête d’un moyen de pay­er l’importante dot d’une jeune femme dont il est tombé amoureux. Cette entame n’est toute­fois qu’un leurre, le temps de met­tre en place les fon­da­tions d’une fresque s’étalant sur dix ans et qui narre la créa­tion par deux familles d’un véri­ta­ble empire de la mar­i­jua­na. La stratégie nar­ra­tive s’avère séduisante : en cachant un temps son jeu, le film mon­tre ain­si l’évolution d’un petit com­merce famil­ial en car­tel. Plus encore, il per­met, par des ellipses toute­fois très mar­quées, de mesur­er la trans­for­ma­tion d’un milieu (un vil­lage en plein désert, un domaine sylvestre) à la fois par le gain (l’argent coule à flots) et la nature du com­merce entre­pris (tout le monde se retrou­ve armé jusqu’aux dents). Les Oiseaux… a toute­fois pour défaut, comme avant lui L’Étreinte du ser­pent du même Ciro Guer­ra, d’être un film d’auteur han­té par un genre (ici : la fresque mafieuse, du Par­rain à Scar­face) qui, sous cou­vert de le réin­ve­stir, recon­duit en réal­ité ses pas­sages et fig­ures oblig­és sans remod­el­er autre chose que la sur­face du réc­it.

Si le film ancre son action dans l’imaginaire clanique des Wayuu, l’intrigue repose ain­si davan­tage sur des arché­types améri­cains et une mytholo­gie famil­iale qui lorgne autant vers l’Antiquité (l’un des enfants de la famille s’appelle d’ailleurs Leonidas) que vers Shake­speare[1]. C’est bien enten­du ce que vise le film, met­tre en scène la col­lu­sion d’un monde prim­i­tif, peu­plé de fan­tômes et d’esprits, avec l’Occident et plus spé­ci­fique­ment l’argent que les “grin­gos” déboursent pour l’herbe si appré­ciée. Reste que le film accuse dans cette hybri­da­tion une forme de mol­lesse : tou­jours en deçà de la vigueur de ses mod­èles (les coups d’éclats pro­pres à la trame – meurtre d’un frère enne­mi, guerre intes­tine, embus­cade – sont plate­ment livrés), il ne peut se démar­quer que par de mod­estes pas de côté et une “couleur locale” qui in fine ne fait qu’alourdir le pro­gramme sym­bol­ique (cf. l’épilogue, chant qui délivre clef en main la morale peu digeste de la fable). Par ailleurs, le car­can nar­ratif que se donne le film (cinq chants et trois actes pro­pres au genre – ascen­sion, prospérité, déchéance) entrave la sin­gu­lar­ité de son ancrage eth­nologique. Par exem­ple, lorsque une jeune fille se met à danser dans la séquence d’ouverture, les dif­férentes modal­ités spé­ci­fiques du mou­ve­ment (le vent qui fait ond­uler la robe de la danseuse courant vers l’avant, la dépense physique de son parte­naire qui lui court à recu­lons, comme chas­sé par celle qu’il cour­tise) ne peu­vent exis­ter que comme débor­de­ment du cadre de la scène – une ren­con­tre et une parade nup­tiale davan­tage prise en charge par un dia­logue, “Tu seras ma femme”, que par l’interaction véri­ta­ble des deux corps.

Notes

Notes
↑1 La dernière par­tie du film rap­pelle d’ailleurs une autre trans­po­si­tion d’une trame shake­speari­enne dans un envi­ron­nement exogène : Ran et sa val­lée des limbes. Reste que le film de Kuro­sawa dépas­sait, lui, ce sim­ple hori­zon de la relec­ture.