Voici un film de fac­ture très clas­sique qui a le grand mérite de ren­vers­er totale­ment les représen­ta­tions des années 1930 dans le ciné­ma français actuel : il sem­ble ‑on en avait peu douté cepen­dant- que l’a­vant-guerre ait aus­si eu son lot de vio­lence gra­tu­ite, de zones de non-droit et de lents pro­grès en matière d’é­d­u­ca­tion. Ce pre­mier film ne révo­lu­tionne donc pas les cadres esthé­tiques mais se penche sur un pan noir de l’his­toire française, et réveillera peut-être les réal­isa­teurs aux ten­dances ros­es bon­bon qui fil­ment les jolis chanteurs à la croix de bois ou le bon temps de l’en­crier de nos grands-mères.

Pre­mier film de ciné­ma pour Chris­t­ian Fau­re, Les Hauts Murs adapte le roman éponyme d’Au­guste Le Bre­ton, ancien “bag­nard” d’une mai­son de sur­veil­lance pour mineurs, comme le fut en son temps Jean Genet. Les témoignages sor­tant de ces insti­tu­tions cachées mais tolérées par les dif­férents gou­verne­ments depuis le XIXe siè­cle sont édi­fi­ants. En 1932, alors que la IIIe république est par­faite­ment instal­lée et que les gou­verne­ments se tar­guent de poli­tiques éduca­tives pro­gres­sistes, sur­vivent les maisons d’é­d­u­ca­tion sur­veil­lée ‑qui devien­dront les maisons de cor­rec­tion- dans une mis­ère et une vio­lence totales. Le film pose une ques­tion sim­ple et essen­tielle, encore aujour­d’hui aux vues de quelques débats : cer­taines per­son­nes nais­sent-elles “avec le crime dans le sang” ? La réponse est évi­dente ; il s’ag­it donc d’é­tudi­er la façon dont ces enfants, livrés à eux-mêmes et surtout à la colère des sur­veil­lantes et des autres enfants, sont blo­qués par la société dans une posi­tion de crim­inels.

L’idée est inhu­maine stric­to sen­su, et absurde : la plu­part des enfants de l’in­sti­tu­tion de Nor­mandie n’ont rien fait pour arriv­er là. Ils sont orphe­lins de guerre, placés par des tuteurs, envoyés là par des par­ents peu regar­dants, peu aimants ou inca­pables de sub­venir aux besoins de leur progéni­ture. Par­mi le cortège d’om­bres enfan­tines, Yves Tréguier, orphe­lin de Ver­dun, passe au début du film de l’or­phe­li­nat à la mai­son de sur­veil­lance. Il y décou­vre un monde sans foi ni loi, où les plus forts, les plus vieux, les plus dénon­ci­a­teurs aus­si, règ­nent en maîtres. Chris­t­ian Fau­re assim­i­le claire­ment le lieu à une prison : la lumière du jour, faible et passée, force de temps à autres un espace gril­lagé, gardé, ver­rouil­lé de l’in­térieur. Il empêche tout espoir d’in­té­gra­tion à la société pour les mineurs, toute idée de droit. Partageant leurs journées entre des travaux for­cés ‑l’é­d­u­ca­tion ne passe vis­i­ble­ment par l’alphabétisation‑, l’or­gan­i­sa­tion mil­i­taire des repas, du lever et du couch­er, Yves, Blondeau et Fil de Fer ont le temps de rêver à un piano, un voy­age à New York… à la libéra­tion des rit­uels de sur­veil­lance et de méfi­ance.

D’un point de vue formel, le cadre, par­fait, pro­pret, a tout de l’a­cadémisme des Cho­ristes ; on regrette par­fois que l’a­gres­siv­ité de la prison soit davan­tage l’a­panage de la musique et du son que celui de l’im­age. Reste que Chris­t­ian Fau­re mon­tre fort bien cette édu­ca­tion à la vio­lence qui s’est dévelop­pée dans ces maisons : puisqu’il faut sur­vivre, on n’hésite pas à hum­i­li­er son voisin, on apprend l’in­di­vid­u­al­isme et l’e­sprit de vengeance, la frus­tra­tion. On apprend aus­si que l’ar­bi­traire peut exis­ter dans des états démoc­ra­tiques : au milieu des morceaux de bravoure un peu ridicules et des mon­tages très car­rés s’é­panouis­sent enfin quelques moments d’une extrême sobriété ‑notam­ment dans le per­son­nage, très réus­si, de Blondeau, presque majeur et inca­pable de rester dans un rang aus­si obsolète‑, quelques instants d’é­mo­tion aus­si. Le jeune Émile Berling se sort très hon­or­able­ment de son per­son­nage d’Yves, et retran­scrit avec pudeur le pas­sage de l’in­no­cence à la dureté.

S’in­scrivant délibéré­ment dans une lignée poli­tique, Les Hauts Murs amorce une réflex­ion sur l’en­fer­me­ment des mineurs, sur l’é­d­u­ca­tion au droit et au devoir, sur le fos­sé entre âge et peine juridique. Le film s’achève ain­si sur une note plus con­tem­po­raine, rap­pelant que ces insti­tu­tions n’ont été fer­mées qu’en 1979, et que plusieurs pro­jets de lois sur le statut pénal des mineurs ten­tent encore aujour­d’hui de faire de l’en­fant crim­inel un adulte soumis aux mêmes sen­tences, mais enfin, plus grave­ment, un crim­inel de nais­sance.