Trois femmes du Caire qui, à l’o­rig­ine, ne se con­nais­sent pas sont régulière­ment vic­times de ce qui, si on en croit les sta­tis­tiques, est un sport nation­al en Égypte : le har­cèle­ment sex­uel — attouche­ments dans les bus et les stades, propo­si­tions indé­centes au télé­phone… Pour le spec­ta­teur, ça ne com­mence pas très bien non plus. La pre­mière par­tie du film choisit de suiv­re ses héroïnes, non par un tra­di­tion­nel mon­tage alterné, mais en jux­ta­posant l’une après l’autre leurs his­toires avant leur ren­con­tre — en sig­nalant à chaque tran­si­tion le zigzag tem­porel par un sous-titre (“un mois plus tôt”, “deux semaines plus tôt”). C’est que Mohamed Diab s’ap­plique à ren­dre limpi­de la con­ver­gence de ces des­tins, non sans soulign­er au pas­sage, avec ces sous-titres redon­dants, son habileté à le faire. Il lorgne au pas­sage vers une con­cep­tion pour le moins dirigiste et mécanique de l’écri­t­ure ciné­matographique du temps et du hasard qui fait bien les choses, approche dont on a pu con­stater la tristesse et l’u­til­ité de cache-mis­ère dans des films comme Amours chi­ennes ou Syr­i­ana. D’ailleurs, les trois réc­its en prémices ne con­ver­gent pas tout à fait vers leur rassem­ble­ment con­scient, mais vers un événe­ment antérieur impli­quant le fameux bus 678 et auquel les trois femmes assis­teront simul­tané­ment (divine prov­i­dence du scé­nario organ­isa­teur de des­tin).

La suite du film renoue avec la linéar­ité, mais le mal est fait : vis-à-vis d’un sujet polémique dans la société égyp­ti­enne, Diab se laisse soupçon­ner d’être moins enclin à pren­dre par­ti qu’à mon­tr­er à quel point il maîtrise le réc­it illus­trant led­it sujet — objec­tif un peu moins glo­rieux, pour le coup. Une telle dis­tance, instau­rée par ce for­mal­isme entre le regard de l’au­teur et le drame per­son­nel et social qu’il racon­te, détonne d’au­tant plus que le film s’ori­ente à ce moment vers un genre appelant avec force à la prise de posi­tion, voire à la dém­a­gogie ouverte : le rape-and-revenge (“viol et vengeance”). L’une des héroïnes (incar­née par la chanteuse pop­u­laire Boushra qui copro­duit le film, mais mécon­naiss­able à l’écran en épouse voilée) décide de riposter aux mains baladeuses par la vio­lence cas­tra­trice, dis­parais­sant à chaque fois dans la foule. Tan­dis qu’un polici­er débon­naire — à la fois garant pater­nal­iste de la loi et com­préhen­sif vis-à-vis de ces répons­es aux abus mas­culins — mène l’en­quête, les trois femmes dans le secret débat­tent entre com­mu­nauté de cause et rejet de la méth­ode. Diab gon­fle encore le mélo­drame par des intrigues adja­centes surlig­nant les car­ac­tères et les sit­u­a­tions : les strat­a­gèmes d’une des femmes pour éviter les agres­sions con­trari­ent la sco­lar­ité de ses enfants ; la grossesse de l’épouse du polici­er met en évi­dence les qual­ités humaines de ce dernier. Mais même pour don­ner une forme ciné­matographique au mélo­drame, le réal­isa­teur sem­ble moins laiss­er par­ler sa sen­si­bil­ité, son rap­port à lui, qu’ap­pli­quer de sèch­es recettes, lesquelles lui don­nent la main lourde : face-à-face en champ-con­trechamp dans l’axe, figeant les vis­ages volon­taires face caméra ; resser­re­ments insis­tants et oppres­sants du cadre sur une femme marchant pré­cipi­ta­m­ment.

Systématisme du scénariste

Ce ne sont là que les symp­tômes les plus voy­ants de la marche mécanique d’un film qui voudrait à la fois, autour d’un sujet de société, expos­er un débat et offrir un exu­toire, mais qui est lesté par l’ob­jec­tif, plus dés­in­car­né et moins intéres­sant, de bien faire le boulot. Au point de con­tre­car­rer son élan : le rape-and-revenge doit frein­er des qua­tre fers en fin de course, se réfu­giant sur un nou­v­el arrêt du hasard (une des femmes agresse sans le con­naître le mari d’une autre) et un ultime débat, qui tourne à la dis­pute, entre les héroïnes sur la fin et les moyens. Dans cet affron­te­ment ver­bal ressur­git un nou­veau stig­mate du sys­té­ma­tisme du scé­nar­iste : les trois per­son­nages féminins se raidis­sent soudain dans le sim­plisme de leurs arché­types (la voilée, la bour­geoise et la con­tes­tataire), réduisant le débat à un échange de lieux com­muns sans portée. La con­clu­sion, réso­lu­tion du débat et note d’e­spoir dans l’évo­lu­tion de la société égyp­ti­enne, ressem­ble dès lors à un échap­pa­toire aux impli­ca­tions les plus épineuses de l’ad­hé­sion à la riposte fémin­iste vio­lente — soit l’ul­time manœu­vre d’un réc­it pro­gram­mé pour forcer l’ad­hé­sion tout en s’ef­forçant de rester du “bon côté”. La dig­nité des Égyp­ti­ennes est en droit d’at­ten­dre un man­i­feste plus impliqué, moins pru­dent, moins soucieux de sa bonne fac­ture et de son bon ton.