Éven­tons juste un peu la fin du film : l’af­fiche française en mon­tre l’im­age forte, où une femme prend une cer­taine pos­ture. Rien d’autre ne la laisse pressen­tir, mais lorsqu’on y arrive, il est clair que tout le film de Jas­mi­la Žban­ić (Sara­je­vo, mon amour) trou­ve son point cul­mi­nant dans cette issue, cette image, cette pos­ture, qu’il tendait vers elle. Le choix de l’af­fiche française est donc com­préhen­si­ble. Et pour­tant, il ne rend pas vrai­ment ser­vice au film : si celui-ci présente quelque valeur, elle ne se trou­ve pas dans ce point cul­mi­nant.

Vide touristique

Les Femmes de Viseg­rad est un exer­ci­ce de devoir de mémoire fic­tion­nel qui man­i­feste ses inten­tions d’une curieuse façon : inspiré d’une expéri­ence réelle, il con­fie son pre­mier rôle à la pro­tag­o­niste même de celle-ci, l’artiste de per­for­mance aus­trali­enne Kym Ver­coe. Au cours de l’été 2011, Ver­coe passe un peu de vacances dans la bonne ville de Više­grad, en Bosnie-Herzé­govine, dans une ambiance de con­vivi­al­ité, de con­certs et de pier­res chargées d’his­toire anci­enne. Le désen­chante­ment se fait à son retour, quand elle apprend qu’en 1992, l’ar­mée serbe a com­mis des mas­sacres dans cette ville : l’hô­tel où Ver­coe a séjourné, le Vili­na Vlas, a même été le théâtre de tor­tures et de vio­ls. Choquée de la chape de plomb posée sur ces faits sin­istres (aucune trace à Više­grad, ni dans le chapitre con­sacré à la ville par son guide de voy­age), elle décide de retourn­er sur les lieux pour exhumer la mémoire de l’hor­reur — à ses risques et périls.

Un long moment s’é­coule avant que des bribes explicites de cette hor­reur s’élèvent. Non seule­ment elle, mais aus­si son sou­venir même s’avèrent un hors-champ plongé dans l’opac­ité, farouche­ment défendu par les habi­tants actuels : la neu­tral­ité des exposés du guide, les excus­es his­toriques brandies par l’au­tochtone à l’é­trangère comme une men­ace, les autorités locales promptes à la méfi­ance et à l’abus, et même l’am­nésie volon­taire du guide de voy­age étranger “pour ne pas stig­ma­tis­er”. Seules les façades muettes, dont le charme de l’his­toire anci­enne cam­ou­fle la honte de l’his­toire récente (comme le si beau pont Mehmed Pacha Sokolović que le film mon­tre sou­vent, qui a vu s’en­tass­er de nom­breux cadavres d’in­no­cents en 1992), se dressent pour témoign­er mal­gré elles, puisqu’on finit par les regarder par le prisme des bribes de mémoire refaisant sur­face. C’est là ce que Žban­ić réus­sit le mieux, hon­nête­ment et sans forcer : un thriller ten­du qua­si exclu­sive­ment sur ce hors-champ têtu à l’épreuve de faits encore plus têtus, cette réal­ité muette cam­ou­flée par la parole trop assurée, mais qui n’en souille pas moins, même imper­cep­ti­ble­ment, le charme des lieux dans notre regard.

Le geste de trop ?

Dom­mage, cepen­dant, que cette sobriété dans le devoir de mémoire trébuche sur la fin, où la cinéaste sem­ble avoir décidé, à la suite de sa nar­ra­tion d’une enquête, de mar­quer le coup. À ce stade, l’héroïne — l’artiste dans son pro­pre rôle — adopte donc une pos­ture, fait un cer­tain geste pour com­mé­mor­er les hor­reurs de l’hô­tel Vili­na Vlas, pour bris­er l’am­nésie et le silence en lais­sant une trace. Le geste est sym­bol­ique, son inter­pré­ta­tion sophis­tiquée, ce qui rompt avec l’év­i­dence de la démarche emprun­tée jusque-là par la cinéaste. Eu égard à la dis­ci­pline artis­tique de Ver­coe, le film s’ap­par­ente, à ce moment pré­cis et con­clusif, à la cap­ta­tion d’une per­for­mance, d’un acte non spon­tané qui nous ferait pass­er d’un reg­istre à un autre, plus abstrait, plus dis­tant. Juste après, Ver­coe est mon­trée s’ag­i­tant avec un danseur de rue con­tor­sion­niste réputé de Sara­je­vo (Suvad Vele­tan­lić), comme dans un exor­cisme physique des tour­ments qui l’agi­tent — une autre per­for­mance cap­tée.

Une telle con­clu­sion gêne un peu aux entour­nures. À tra­vers les per­for­mances de l’artiste Ver­coe filmées par la cinéaste Žban­ić (on pour­rait ajouter les per­for­mances de cet autre artiste, Vele­tan­lić), le film force une con­clu­sion assez académique et dis­cutable sur une sup­posée néces­sité de trans­fig­ur­er les trau­ma­tismes par l’art — comme si celui-ci devait être la final­ité — au détri­ment de l’aspect con­cret des faits ou de leurs traces man­quantes. À cette pro­mo­tion de la pri­mauté de l’artiste sur son matéri­au, on est en droit de préfér­er un pro­pos plus terre-à-terre, mais plus franc et per­ti­nent sur les meur­tris­sures de la mémoire des peu­ples.