Quand la petite his­toire ren­con­tre la grande… Deux adorables petites femmes au vis­age d’ange et au corps pur (les deux sœurs Gish, Lil­lian et Dorothy), orphe­lines et sœurs de cœur, sont embar­quées mal­gré elle dans une grande tour­mente, « pris­es dans l’or­age » (tra­duc­tion du titre orig­i­nal) de la Révo­lu­tion française. Séparées par un des­tin cru­el, elles ten­tent de sur­vivre tout en se cher­chant sans se voir et en se croisant sans se trou­ver. L’une, Louise, dev­enue aveu­gle, fait face à la méchanceté d’une mis­érable men­di­ante; l’autre, Hen­ri­ette, affronte la vio­lence des milieux aris­to­cra­tiques puis celle des révo­lu­tion­naires. Un sujet en or pour le grand maître améri­cain du ciné­ma muet, qui en prof­ite pour faire œuvre d’é­mo­tion… et de pro­pa­gande.

La Révo­lu­tion française: si elle n’avait pas existé, nul doute que Grif­fith l’au­rait inven­tée. Aucune péri­ode ne pou­vait mieux con­venir à la force lyrique et au souf­fle de son univers ciné­matographique. Le spé­cial­iste de grandes fresques his­toriques (d’Intolérance à Nais­sance d’une nation), qui con­tin­u­ent d’é­ton­ner par leur moder­nité et leur puis­sance évo­ca­trice, s’est imprégnée de cette his­toire totale­ment française pour en faire un film entière­ment améri­cain. Un para­doxe que les cinéastes hol­ly­woo­d­i­ens con­tin­ueront à exploiter dans les années à venir…

Pre­mière sin­gu­lar­ité: Grif­fith a le sens du dis­cours. Les Deux Orphe­lines est bien un film muet, mais les « dia­logues » sont éton­nam­ment présents. Con­traire­ment à la plu­part des cinéastes de l’époque, Grif­fith ne relègue pas les car­tons à une sim­ple fonc­tion explica­tive ou dis­cur­sive. Au con­traire, ceux-ci par­ticipent véri­ta­ble­ment à la dynamique du réc­it, de part les com­men­taires per­son­nels du réal­isa­teur sur l’his­toire (et l’His­toire) qui se déroule. À com­mencer par les éton­nantes antic­i­pa­tions sur le réc­it, vecteurs d’un sus­pens et d’une drama­ti­sa­tion extrêmes: à plusieurs repris­es, les car­tons révè­lent les faits à venir, tels la mort des par­ents de Louise et Hen­ri­ette, ou même le des­tin trag­ique d’Hen­ri­ette, qui, en claquant la porte au nez de Robe­spierre, se con­damne plusieurs années plus tard à la guil­lo­tine… Mais, ce qui mar­que surtout, ce sont les apartés récur­rents de Grif­fith, jugeant les actes de ses héros, les cri­ti­quant en toute sub­jec­tiv­ité à la lumière de l’his­toire qu’il con­naît, celle des États-Unis des années folles…

Grif­fith ne fait pas un film à pro­pre­ment par­ler péd­a­gogique sur la Révo­lu­tion française. La vérac­ité des événe­ments mon­trés n’est pas en jeu. Un his­to­rien s’of­fus­querait sans doute de l’ac­céléra­tion soudaine du temps, qui, en plein milieu du film, nous fait pass­er de la prise de la Bastille à la Ter­reur, sans pass­er par la case exé­cu­tion du roi. Le por­trait de Robe­spierre prête lui aus­si à sourire: per­son­nage mesquin, lâche, dic­ta­teur en puis­sance, il est dès le départ l’in­car­na­tion du Mal absolu, à l’in­verse d’un Dan­ton, juste par­mi les justes, sachant com­bat­tre pour les caus­es pour lesquelles il croit (cette sim­pli­fi­ca­tion mal­adroite a longtemps été entretenue). Le pro­pos du cinéaste est ailleurs: dans le par­ti pris, dans la pro­pa­gande pure et sim­ple. Le long pro­logue sert d’en­trée en matière bru­tale: pour Grif­fith, la France de 1789 est un exem­ple à red­outer pour les États-Unis des années 1920. Dans la cru­auté des aris­to­crates et la con­fis­ca­tion de la démoc­ra­tie par des révo­lu­tion­naires hyp­ocrites, il faut claire­ment voir la men­ace des « bolchéviques et des anar­chistes » (héri­tiers un peu anachroniques de Robe­spierre). Et c’est là que la péd­a­gogie revient: mon­tr­er des événe­ments de façon totale­ment sub­jec­tive pour encour­ager une réac­tion immé­di­ate du pub­lic.

Si par­ti-pris il y a, cela ne sig­ni­fie pas pour autant adhé­sion aveu­gle d’un côté ou d’un autre. La seule cause que Grif­fith embrasse est celle de ses deux inno­centes héroïnes et de tous leurs adju­vants et/ou sem­blables. La vile­nie et le total­i­tarisme aveu­gle sont présents à la fois chez l’aris­to­cratie et le Tiers-État. C’est la face spec­tac­u­laire de la fresque his­torique qu’u­tilise alors Grif­fith dans Les Deux Orphe­lines: souf­fle de l’épopée, mul­ti­pli­ca­tion des fig­u­rants qui envahissent le cadre, actions grandil­o­quentes. Plusieurs plans mag­nifiques lui don­nent corps: dans la pre­mière par­tie, c’est l’in­croy­able débauche et l’oisiveté égoïste des aris­to­crates (que Sofia Cop­po­la a ten­té de mon­tr­er sous un autre angle, sans par­venir à con­va­in­cre, dans son Marie-Antoinette), longue­ment filmée pour mieux en mon­tr­er l’hor­reur. Dans la deux­ième par­tie, c’est le com­bat sans mer­ci et la folie san­guinaire des révo­lu­tion­naires que Grif­fith illus­tre, sans en omet­tre pour­tant les débuts héroïques, comme dans ce plan sur­prenant où un tam­bour sur­git à la droite du cadre, et va emmen­er pro­gres­sive­ment avec lui des hommes révoltés, de plus en plus nom­breux, comme une inva­sion sourde et menaçante.

Même dans ces moments épiques et flam­boy­ants, Grif­fith n’ou­blie pas de porter atten­tion aux plus petits détails, en alter­nant gros plans con­tem­plat­ifs et plans d’ensem­ble spec­tac­u­laires. On pense ain­si à la vision de l’énorme gâteau que l’on découpe lors d’une orgie d’aris­to­crates, con­traste cri­ant avec la mis­ère du peu­ple, men­di­ant pour un sim­ple morceau de pain. Cepen­dant, Grif­fith réserve plus sou­vent ces détails à l’autre face des Deux Orphe­lines: le mélo­drame. Comme fasciné par ses deux char­mantes actri­ces, si petites qu’elles man­quent tou­jours d’être piét­inées, Grif­fith leur réserve les plans les plus émou­vants: gros plans sur leurs mains qui se ser­rent, sur leurs mains qui se ten­dent, sur la bouche de Lil­lian Gish (Hen­ri­ette) qui intime à sa sœur Dorothy (Louise) de se calmer, de refrén­er ses larmes qu’elle-même a bien du mal à con­tenir. Le cinéaste épouse à chaque instant les émo­tions de ses héroïnes réu­nies ou séparées dans le cadre comme elles le sont dans le réc­it, atten­dant tou­jours la dernière sec­onde pour les enfon­cer plus pro­fond encore dans la tragédie. Qu’im­porte alors l’im­prob­a­bil­ité du dénoue­ment heureux. Que l’on adhère ou pas à son idéolo­gie, Grif­fith a réus­si son pari: con­va­in­cre.