Il n’a sans doute éton­né per­son­ne de voir Thomas Bide­gain pass­er à la réal­i­sa­tion, tant sa renom­mée de scé­nar­iste le plus bank­able de France est aujour­d’hui inévitable. Au-delà de quelques hits bien sen­tis (La Famille Béli­er cette année) et de sa longue col­lab­o­ra­tion avec Jacques Audi­ard engagée depuis De bat­tre mon cœur s’est arrêté, Bide­gain est depuis peu sol­lic­ité par un cer­tain ciné­ma d’au­teur (à l’ini­tia­tive majori­taire­ment des pro­duc­teurs) comme la garantie d’une sup­posée effi­cac­ité scé­nar­is­tique qui per­met de ras­sur­er les financeurs et faciliter le mon­tage du pro­jet. Rien que ces derniers mois, il a con­tribué à l’écri­t­ure du Saint Lau­rent de Bertrand Bonel­lo, Vin­cent n’a pas d’é­cailles de Thomas Sal­vador ou encore à celle de Ni le ciel ni la terre de Clé­ment Cog­i­tore – il a récem­ment offi­cié sur Les Cheva­liers blancs, prochain film de Joachim Lafos­se dont la sor­tie est prévu pour le 20 jan­vi­er prochain. Et ce n’est pas son dernier fait d’armes – une Palme d’Or attribuée à Dheep­an – qui va enclencher une réduc­tion de son emprise sur le ciné­ma français actuel. Emprise qui s’ac­com­pa­gne donc de la sor­tie en salles, comme un pro­duit dérivé, de son pre­mier long métrage comme réal­isa­teur, Les Cow­boys, adoubé par la case « Quin­zaine des réal­isa­teurs » où il aura donc étrange­ment côtoyé les œuvres de Philippe Gar­rel (L’Om­bre des femmes) et d’Ar­naud Desplechin (Trois sou­venirs de ma jeunesse) dans la sélec­tion de cette année.

Guerre épaisse

Au vu des récents événe­ments trag­iques qui se sont déroulés en France ces derniers jours, on aurait pu penser que la sor­tie des Cow­boys serait repoussée, le point de départ de Bide­gain s’ap­puyant sur la dis­pari­tion soudaine et inat­ten­due d’une jeune fille au milieu des années 90, par­tie rejoin­dre une cel­lule dji­hadiste dans les fil­ières inté­gristes du Moyen-Ori­ent. Les cow­boys du titre désig­nent sym­bol­ique­ment son père et son frère, duo agencé comme un relais de témoin généra­tionnel qui se lance à sa recherche dans une quête dés­espéré tra­ver­sant plusieurs pays (la Bel­gique, le Yémen…) et se déploy­ant sur plusieurs années (au rythme des atten­tats touchant New York le 11 sep­tem­bre 2001 ou encore Madrid et Lon­dres plus tard). Détails lour­de­ment sig­nifi­ants qui dis­ent déjà l’échec fla­grant du pro­jet dans sa volon­té de faire ren­tr­er en échos la tragédie famil­iale et la ter­reur mon­di­ale gran­dis­sante. Échec car l’im­pres­sion que Bide­gain est aus­si dépassé par les événe­ments que le per­son­nage qu’in­ter­prète François Damiens pré­domine large­ment : il faut voir le film s’empêtrer en per­ma­nence dans ces cir­con­vo­lu­tions scé­nar­is­tiques appuyés, à l’im­age de ces noms de per­son­nages s’in­scrivant à l’écran afin de chapitr­er inutile­ment le film. Les Cow­boys a tout du scé­nario plate­ment filmé, tant la mise en scène de Bide­gain, visant un clas­si­cisme hol­ly­woo­d­i­en assumé (puisant ouverte­ment, et avec la mod­estie qui car­ac­térise habituelle­ment ses scé­nar­ios, sa source dans rien de moins que l’œu­vre de John Ford), ne réus­sit qu’à man­i­fester une esthé­tique de carte postale d’une imper­son­nal­ité con­fon­dante – son allégeance à la forme du west­ern ne se réduisant qu’à la sim­ple mise en image d’un scé­nario abu­sant des ellipses comme un signe acca­blant de son inca­pac­ité à se don­ner le temps de la réflex­ion. Pour un film sur l’en­rôle­ment de la jeunesse dans le fon­da­men­tal­isme le plus bar­bare, c’est pour le moins mal­heureux.