Après s’être acheté un sem­blant de crédi­bil­ité en adap­tant Dou­glas Kennedy dans L’Homme qui voulait vivre sa vie suite à une série de comédies toutes plus insipi­des les unes que les autres (Mais qui a tué Pamela Rose ?, Prête-moi ta main), Éric Lar­ti­gau s’embarque dans un bien drôle de pro­jet avec La Famille Béli­er. En racon­tant l’his­toire d’une famille d’a­gricul­teurs sourds-muets de laque­lle émerge la fille aînée Paula, seule enten­dante et plutôt douée pour le chant, le réal­isa­teur pre­nait le risque de se four­voy­er dans un pro­jet putassier au dis­cours un peu rance sur la sin­gu­lar­i­sa­tion des indi­vidus. Surtout qu’en s’ad­joignant les ser­vices de Karin Viard et François Damiens pour jouer les par­ents (seul le ben­jamin de la famille est joué par un “vrai” malen­ten­dant, don­nant le sen­ti­ment d’être un peu la cau­tion du film), La Famille Béli­er affiche sans détour son image de diver­tisse­ment famil­ial avec ses têtes d’af­fiche bank­able dont le seul objec­tif serait d’en­granger quelques mil­lions d’en­trées à la veille des fêtes de fin d’an­née. C’est donc non sans une cer­taine sur­prise qu’on décou­vre un film qui, s’il ne révo­lu­tion­nera pas le ciné­ma français en rai­son d’une mise en scène un peu sco­laire, s’af­fran­chit de tout cynisme pour livr­er un dis­cours à la fois émou­vant et bien­veil­lant sur l’é­man­ci­pa­tion ado­les­cente.

De la normalité

Au-delà des astuces de scé­nario qui visent à dégraiss­er les enjeux pour s’as­sur­er l’ad­hé­sion du spec­ta­teur au mes­sage, il est assez sur­prenant de con­stater que La Famille Béli­er, dans sa manière de dépein­dre la réal­ité d’un quo­ti­di­en inscrit dans la rural­ité, évite de som­br­er dans un pit­toresque démon­stratif. Si la dureté du tra­vail au champ et dans les éta­bles ne transparaît que rarement, le réc­it ne se four­voie pas pour autant dans une vaine fig­u­ra­tion bucol­ique du tra­vail de la terre. Ici, c’est surtout l’isole­ment social auquel peut con­damn­er cette pro­fes­sion qui va agir en déter­mi­nant du désir de Paula, con­trainte chaque jour d’en­fourcher son vélo puis de pren­dre un bus jusqu’au lycée où se jouent pour elle d’autres aven­tures. Car si c’est sur elle que repose entière­ment sa famille (elle est la seule inter­locutrice de la banque et des four­nisseurs), une fois arrivée à l’é­cole et extir­pée de son envi­ron­nement excep­tion­nel, elle rede­vient une ado­les­cente gauche et mal dans ses bas­kets pour qui le ténébreux Gabriel revêt plus d’im­por­tance que le cours du lait. Plutôt habile dans cette manière de jouer sur cet écart entre l’im­age de soi et les oblig­a­tions, Éric Lar­ti­gau sem­ble avoir trou­vé en Louane Emera l’in­ter­prète par­faite pour le rôle : repérée dans l’émis­sion The Voice, la jeune actrice fait preuve d’une sur­prenante humil­ité, don­nant le sen­ti­ment de ne jamais trou­ver sa place dans le cadre, presque désolée d’être là. Son jeu, en léger retrait, entre en par­faite com­plé­men­tar­ité avec l’hys­térie du cer­cle famil­ial, engagé dans une drôle de cam­pagne munic­i­pale con­tre le médiocre maire sor­tant adepte du clien­télisme (et mem­bre de l’UMP, comme quoi le film ne joue pas sur tous les point la carte de la neu­tral­ité).

Trahir les siens

Sous ses airs de franche comédie qui per­met à Karin Viard et François Damiens de s’en don­ner à cœur joie au point de faire pass­er les acteurs du muet pour des mod­èles de retenue, La Famille Béli­er ose se livr­er à une réflex­ion plus grave sur la manière dont un enfant peut être amené à trahir les attentes et pro­jec­tions de ses par­ents. En faisant de Paula une appren­tie-chanteuse prête à s’en­v­ol­er pour Paris pour vivre de sa nou­velle pas­sion, il ne s’ag­it en aucun cas de mar­quer une oppo­si­tion un brin méprisante entre l’art et le tra­vail manuel. À ce pro­pos, le scé­nario s’en tire plutôt à bon compte en ne don­nant à la musique aucun pres­tige d’élé­va­tion, la jeune Paula s’époumo­nant avec le plus grand sérieux sur le réper­toire d’un Michel Sar­dou vénéré par le pro­fesseur de chant. Débar­rassé de tout ce qui pour­rait con­tribuer à brouiller le mes­sage, le film peut donc à nou­veau se con­cen­tr­er sur la cru­auté d’un con­stat : la nou­velle pas­sion de Paula signe tout sim­ple­ment son exclu­sion du groupe. Mise de côté par ses par­ents qui ne com­pren­nent pas son engage­ment et rejet­tent l’idée qu’elle puisse les quit­ter, l’ado­les­cente doit finale­ment faire le chem­ine­ment de l’ac­cep­ta­tion de sa dif­férence. Même si la réso­lu­tion des enjeux ne réserve que peu de sur­pris­es, il aura pour­tant fal­lu en pass­er par des épreuves : de la trou­blante con­fes­sion d’une mère sur son dégoût des “enten­dants” à l’ac­cep­ta­tion de cette rup­ture, La Famille Béli­er fig­ure d’une cer­taine manière la néces­sité de faire le deuil de ses par­ents pour oser se livr­er à l’in­con­nu. Cela n’en fait pas un grand film mais ce n’est déjà pas si mal.