Que pou­vait-on espér­er d’un film au titre peu engageant, pro­duit par la société de Luc Besson et signé par le réal­isa­teur de potacheries pour les médiocres humoristes Kad et Olivi­er, puis d’une comédie oubli­able, Prête-moi ta main ? La réponse est dans la ques­tion : on n’attendait à peu près rien de cet Homme qui voulait vivre sa vie. La sur­prise est d’autant plus agréable, de décou­vrir une œuvre d’excellente tenue, solide­ment char­p­en­tée et excellem­ment inter­prétée, et tout à fait digne de ren­con­tr­er le suc­cès pub­lic auquel elle aspire.

L’avocat Paul Exben a des clients rich­es, ce qui lui assure un train de vie plus que con­fort­able. Il est appré­cié, il a une femme, belle, et deux enfants tout droit sor­tis d’une pub pour l’ami Ricoré. Pour­tant, son regard est fuyant, sa mâchoire crispée : c’est qu’il a des doutes sur la fidél­ité de son épouse. Ses soupçons se por­tent rapi­de­ment sur un voisin et ami du cou­ple, un pho­tographe un peu bohème et pass­able­ment arro­gant.

Le point de départ laisse crain­dre le pire : cette his­toire de bour­geois trente­naires en proie aux affres d’un adultère assez médiocre ressem­ble à ce que le ciné­ma français pro­duit de plus étriqué. Dif­fi­cile qui plus est de s’attacher à des per­son­nages assez ecto­plas­miques, et notam­ment à l’épouse adultère, très antipathique, que Mari­na Foïs défend comme elle peut. Heureuse­ment, au bout d’une ving­taine de min­utes survient un drame aus­si bru­tal qu’inattendu – dont on se gardera bien de révéler la teneur, lais­sant à la bande-annonce le soin de ven­dre la mèche. Le film prend alors une toute autre enver­gure, virant un temps au thriller, puis bifurquant à nou­veau pour se resser­rer sur un por­trait assez sub­til, celui d’un homme qui se perd pour mieux se trou­ver.

L’Homme qui voulait vivre sa vie s’inscrit dans la lignée de ces œuvres qui, de Pro­fes­sion : reporter à La Mous­tache, trait­ent du ver­tige de la perte de l’identité. Con­traint d’usurper celle d’un autre, Paul Exben doit recon­stru­ire la sienne, ou plus exacte­ment se révéler enfin, décou­vrir qui il est. Sa quête est intérieure, exis­ten­tielle – quand bien même elle s’inscrirait dans les paysages mag­nifiques du Mon­téné­gro. Pour ren­dre compte de ce par­cours, le réal­isa­teur Éric Lar­ti­gau a fait l’heureux choix de se con­cen­tr­er sur le vis­age de Romain Duris, acteur intense et instinc­tif dont les impres­sion­nantes trans­for­ma­tions physiques épousent l’évolution d’un per­son­nage indé­cis qui, peu à peu, s’affirme. En l’espace de deux heures, Paul Exben, avo­cat renom­mé, artiste raté et per­son­nage falot, se sera trans­for­mé en nou­v­el aven­turi­er, en héros romanesque, comme le ciné­ma con­tem­po­rain nous en pro­pose hélas trop peu.

Le film d’Éric Lar­ti­gau, adap­té d’un best-sell­er de Dou­glas Kennedy, vient rap­pel­er com­bi­en le ciné­ma français grand pub­lic gagne à se frot­ter aux romans noirs d’auteurs améri­cains. En repro­duisant ces belles mécaniques, à la fois solides, mod­estes et amples, des réal­isa­teurs médiocres peu­vent réus­sir des films tout à fait estimables, à défaut d’être tou­jours révo­lu­tion­naires. Il suf­fit de com­par­er l’honnête Ne le dis à per­son­ne, tiré d’un polar de Har­lan Coben, avec le film suiv­ant de Guil­laume Canet, ces cat­a­strophiques et pré­ten­tieux Petits Mou­choirs dont il a tenu à sign­er lui-même ce qui tient lieu de scé­nario…

Pour autant, la réus­site de L’Homme qui voulait vivre sa vie ne peut pas unique­ment être imputée à l’efficacité du roman de Kennedy : le film béné­fi­cie égale­ment d’une mise en scène sobre, presque aride, d’une pho­togra­phie léchée sans être chi­chi­teuse, et de choix d’adaptation judi­cieux. Ain­si, et con­traire­ment à de trop nom­breuses pro­duc­tions français­es, il ne repose pas sur des dia­logues surécrits, et n’hésite pas à recourir à l’ellipse. Certes, les péripéties finales – absentes du roman – peu­vent paraître de trop : la ten­ta­tive de reli­er le film aux préoc­cu­pa­tions les plus con­tem­po­raines (le sort des immi­grés clan­des­tins) est aus­si louable que peu con­va­in­cante. Une con­clu­sion ouverte vient fort à pro­pos racheter ces mal­adress­es, qui n’empêchent pas L’Homme qui voulait vivre sa vie de con­stituer une excel­lente sur­prise.