Dans la fil­mo­gra­phie de Wong Kar Wai, Les Cen­dres du temps, sor­ti en 1994, fait fig­ure de mou­ton noir. Une réal­i­sa­tion érein­tante (deux ans d’aller-retour entre Hong Kong et le désert de Yuli en Chine), un bud­get explosé, un accueil cri­tique et pub­lic déce­vant. Le cinéaste hongkon­gais n’aurait peut-être pas dû s’essayer au wux­ia pian (film de sabre) ?[1] Près de quinze ans plus tard, Wong Kar Wai revient vers un film men­acé : trop de ver­sions non recon­nues par le cinéaste cir­cu­lent, les négat­ifs sont dans un état lam­en­ta­ble, il faut par­tir à la recherche des copies exis­tantes. Fruit d’une entre­prise de sauve­tage, le Redux est aus­si pour le cinéaste l’occasion, selon ses pro­pres ter­mes, de don­ner au film « la qual­ité tech­nique qu’[il] exigeait ». Rien que pour ces raisons, il vaut la peine de voir le film. Mais le Redux pou­vait-il ren­dre plus viable le dif­fi­cile mariage entre l’univers de Wong Kar Wai et le genre du wux­ia pian ?

Ouyang Feng (Leslie Che­ung) vit seul dans le désert de l’Ouest : il engage des guer­ri­ers experts en arts mar­ti­aux et loue leurs ser­vices à quiconque en a besoin – et a les moyens de le pay­er. On com­prend peu à peu qu’il tente d’oublier dans ces con­trées loin­taines une femme qu’il a aimée, à la Mon­tagne du Chameau Blanc : lasse de l’attendre, elle avait épousé son frère. Un même sché­ma se repro­duit tout au long du film : des hommes et des femmes vien­nent le voir – en amis ou pour louer ses ser­vices – et le ramè­nent fatale­ment au sou­venir de cet amour mal­heureux. Car tous por­tent en eux un même dés­espoir sen­ti­men­tal, qui pré­cisé­ment les pousse à venir chercher dans la vengeance, dans l’aventure guer­rière, une issue pos­si­ble à leur souf­france. Les his­toires se suiv­ent et s’entrecroisent : celle de Yaoshi notam­ment, qui devien­dra à la fin du film « le Seigneur de l’Orient » quand Feng sera « le Seigneur de l’Occident », et qui rend vis­ite chaque année à son ami Feng, pour pou­voir don­ner de ses nou­velles à cette femme de la Mon­tagne du Chameau Blanc (Mag­gie Che­ung), qu’il aime aus­si, qui a épousé le frère de Feng, mais est en réal­ité amoureuse de Feng. Rien que ça ! L’histoire de Yaoshi se croise avec celle du guer­ri­er aveu­gle (Tony Leung), autre­fois meilleur ami de Yaoshi, jusqu’à ce que ce dernier lui prenne sa femme, Fleur de Pêch­er (Cari­na Lau). Il y a aus­si l’histoire de Murong Yin et Murong Yang (Brigitte Lin), en réal­ité les deux faces d’une même per­son­ne, elle aus­si liée à Yaoshi. Il y a cette jeune paysanne, venue pour venger son frère mais n’a pas les moyens de pay­er Feng, et qui attend indéfin­i­ment sous le soleil écras­ant qu’on lui achète ses œufs. Son his­toire se croise avec celle de Qi, aven­turi­er dans l’âme, mais dont la femme omniprésente ne cadre pas très bien avec ses ambi­tions guer­rières. Elle atten­dra patiem­ment, elle aus­si, sous le soleil écras­ant.

Ce résumé très syn­thé­tique laisse entrevoir ce qu’on a reproché au film, et que le nou­veau mon­tage mod­i­fie très peu : le car­ac­tère trop alam­biqué du scé­nario. Car tous ces réc­its qui se mêlent et s’emmêlent don­nent lieu en out­re à d’innombrables flash-backs qu’il est par­fois dif­fi­cile de repér­er comme tels : la com­plex­ité de la nar­ra­tion s’accommode dif­fi­cile­ment de cette con­fu­sion dans la tem­po­ral­ité, que l’on ressent inévitable­ment quand on voit le film pour la pre­mière fois. D’autre part, si le réc­it est le plus sou­vent pris en charge par Feng, d’autres per­son­nages inter­vi­en­nent aus­si par­fois en voix off, sans que les tran­si­tions soient tou­jours très claires. Nou­v­el élé­ment de con­fu­sion. Alors oui, après deux ou trois vision­nages du film, on s’aperçoit que Wong Kar Wai a con­stru­it son film comme une par­ti­tion mélan­col­ique : ces his­toires sont comme des vari­a­tions musi­cales sur un thème (les rap­ports amoureux), à tra­vers elles dif­férentes voix se font écho, sou­vent pes­simistes, par­fois plus lumineuses (l’histoire de Qi), pour s’effacer toutes dans le finale sur la note fatal­iste jouée par Feng. Il est bien dom­mage que le Redux n’ait pas per­mis de clar­i­fi­er la nar­ra­tion tout en lais­sant à cette struc­ture la pos­si­bil­ité d’apparaître. Le spec­ta­teur en reste réduit à jouir de frag­ments autonomes, à se laiss­er porter par la beauté mélan­col­ique de nom­breuses scènes (l’histoire de Fleur de Pêch­er, portée par une Cari­na Lau hal­lu­ci­nante de sen­su­al­ité, et celle de Yin et Yang, incar­nés tous deux par une Brigitte Lin au jeu remar­quable, don­nent lieu sans con­teste aux plus belles scènes).

Mais un remon­tage aurait-il pu remédi­er à ce qui est, à nos yeux, le défaut majeur du film : la fusion ratée entre l’univers de Wong Kar Wai et le genre du wux­ia pian. On trou­ve en effet dans Les Cen­dres du temps, et dans le Redux, ces thèmes qui se révéleront obses­sion­nels dans les films suiv­ants : le poids du passé, l’impossibilité de l’oubli, la fatal­ité du mal­heur dans les rap­ports amoureux, la soli­tude, la peur des autres. Mais leur traite­ment manque ici sin­gulière­ment de pro­fondeur, peut-être parce que la manière dont ce cinéaste plutôt anto­nion­ien les abor­de s’intégrait dif­fi­cile­ment dans le genre du film de sabre. Le rythme du film est aus­si lent que celui d’In the Mood for Love, la tonal­ité aus­si mélan­col­ique. Mais ici, cela finit par gên­er. Les scènes de com­bat sont la preuve même que la greffe du monde de Wong Kar Wai sur l’univers du film de sabre ne prend pas. Qu’ils soient peu nom­breux importe peu : qu’ils soient si peu motivés, si peu inté­grés au réc­it dérange beau­coup plus. On a l’impression que Wong Kar Wai ajoute à son film une bande de voleurs de chevaux dans l’unique but de fournir au guer­ri­er aveu­gle, puis au bret­teur Qi, la pos­si­bil­ité de livr­er des com­bats, dont la fonc­tion dra­ma­tique est par ailleurs nulle. Ces com­bats ne révè­lent rien sur ces per­son­nages, ne révè­lent rien aux per­son­nages, ne font rien pro­gress­er, ne sont le lieu d’aucun enjeu. Peu à peu, c’est tout l’univers du film qui finit par être entaché d’une sorte de gra­tu­ité, par sem­bler super­fi­ciel. Le désert, les phénomènes atmo­sphériques, l’écoulement du temps martelé par le cal­en­dri­er devi­en­nent le lieu à la fois d’un sym­bol­isme lourd et répéti­tif, qui a son sens dans les films du genre, mais qui, dans ce film ren­du déjà trop lent par la réflex­ion qui y est menée sur le temps, finit par lass­er (Wong Kar Wai a peut-être la main un peu lourde sur le ralen­ti).

Un Redux inutile, alors ? Non. Car, on l’a dit, le film con­tient de nom­breuses scènes à la hau­teur des espoirs per­mis par la sig­na­ture « Wong Kar Wai », et il aurait été dom­mage de les per­dre. Mais surtout parce que Les Cen­dres du temps est esthé­tique­ment épous­tou­flant, et que le tra­vail accom­pli pour cette nou­velle ver­sion ne se con­tente pas de ren­dre au film sa qual­ité visuelle : il l’amplifie. Les couleurs sont hyp­no­tiques, la pho­togra­phie (que l’on doit, faut-il s’en éton­ner, au génie de Christo­pher Doyle) stupé­fie. Cari­na Lau sur son cheval, dans une atmo­sphère féérique d’eau, de nuit et de brouil­lard, est un tableau inou­bli­able. Ailleurs, le jeu des reflets de la cage à oiseaux sur le vis­age des per­son­nages est à lui seul un petit moment de plaisir esthé­tique. La lumière est éblouis­sante, les gros plans, par­faite­ment cadrés, font par­ler les corps. Que dire alors de ces jail­lisse­ments de gey­sers dans la scène où Yin/Yang se bat con­tre son reflet dans l’eau. La scène est absente de la ver­sion ini­tiale, et rien que pour elle, il vaut la peine de voir le film. Quant aux com­bats, quoi qu’on ait pu en dire plus haut, il faut recon­naître que leur choré­gra­phie, due à Sam­mo Hung, est très belle, et que la tech­nique util­isée pour les filmer – jouant sur le ralen­ti, l’accéléré, le flou – fait de ces scènes des tableaux mod­ernistes, où les mou­ve­ments s’inscrivent dans l’image comme des traits jetés là par un vif pinceau. Les sons aus­si ont été retra­vail­lés, et dans le com­bat du guer­ri­er aveu­gle con­tre les voleurs de chevaux, l’aveuglement se traduit avec bon­heur par un étouf­fe­ment du son, dont jail­lis­sent les bruits des armes et des sabots des chevaux, comme pour plonger le guer­ri­er dans un brouil­lard tant sonore que visuel.

Pour les incon­di­tion­nels du cinéaste hongkon­gais, Les Cen­dres du temps, Redux est donc une œuvre frus­trante, car s’y noient les belles promess­es que Wong Kar Wai saura ensuite tenir de manière bien plus con­va­in­cante. Mais c’est aus­si une œuvre hyp­no­tique, qu’il vaut la peine de voir sur grand écran (voir et enten­dre, encore que la nou­velle musique ait ten­dance à alour­dir le pro­pos inutile­ment). Le cinéaste donne aus­si la preuve qu’il choisit et dirige magis­trale­ment ses acteurs, et la dernière scène de Mag­gie Che­ung dans le film est à la hau­teur de son jeu dans In the Mood for Love. Anec­dote : Chungk­ing Express fut tournée en trois petites semaines, pen­dant une pause du tour­nage des Cen­dres du temps, preuve s’il en faut que le cinéaste maîtri­sait déjà par­faite­ment son art, et qu’il s’est peut-être juste égaré en allant dans les sen­tiers du films de sabre.

Notes

Notes
↑1 Wong Kar Wai s’est inspiré du roman de Louis Cha (cer­taine­ment le plus célèbre auteur de romans d’arts mar­ti­aux en Chine), La Légende du héros chas­seur d’aigles (1957–1959). Il s’est en réal­ité surtout inspiré des deux per­son­nages prin­ci­paux pour con­stru­ire libre­ment un film très éloigné du livre.