Par son titre unique, Le Voy­age en bal­lon rassem­ble qua­tre courts-métrages d’animation met­tant en scène insectes et gastéropodes. Ce qui intrigue avant tout dans cette pro­gram­ma­tion, c’est la stratégie mar­ket­ing des dis­trib­u­teurs, exploitant surtout la dimen­sion péd­a­gogique des films. Non pas une péd­a­gogie ciné­matographique (tech­nique d’animation) ou lyrique (mécaniques des réc­its expliquées au enfants), mais une péd­a­gogie biologique, sur la vie des micro­cosmes. L’ensemble des out­ils four­nis dans les dossiers de presse (guides, exer­ci­ces, jeux, etc…) cherchent à tit­iller le sens de l’observation du jeune pub­lic sur le con­tenu et non sur la forme ou les thé­ma­tiques sous-jacentes.

Un héritage expressionniste

Pour­tant, les films sont loin d’être nat­u­ral­istes, et touchent, de par leur esthé­tique même, une forme expres­sion­niste dont on recon­naît une évi­dente fil­i­a­tion pic­turale (notam­ment le mou­ve­ment alle­mand Die Brücke). La démarche ne sem­ble donc aucune­ment « doc­u­men­taire », et les organ­ismes vivants qui y sont dépeints ont des car­ac­tères humains (voir la four­mi-ouvrière qui stoppe ses activ­ités pour con­tem­pler la beauté du monde dans l’un des films).

Dans cette « human­ité » con­férée aux per­son­nages, les cinéastes ne cherchent cepen­dant pas à attein­dre la fable et l’apologue. Il faudrait plutôt y voir une volon­té de créa­tion pure, mise en scènes de petits réc­its sans fior­i­t­ures drama­ti­santes (sauf peut-être pour le court métrage prin­ci­pal, Le Voy­age en bal­lon, qui racon­te les aven­tures de four­mis ingénieurs en mont­golfière), vidé de tout habil­lage moral­isa­teur — et donc, anni­hi­lant toute ten­ta­tive d’interprétation (unique­ment) sémi­ologique.

Mécaniques narratives antiques

La ten­ta­tion, cepen­dant, d’employer des out­ils d’analyse barthésiens ou met­ziens était forte, puisque les films puisent volon­taire­ment dans la mytholo­gie antique et ses héros les plus célèbres — et les plus exploités par les « anthro­po­logues » du ciné­ma : Ulysse et Icare (le voy­age des four­mis), Nar­cisse (la four­mi ouvrière qui se con­tem­ple et con­tem­ple le monde), Sisyphe (un escar­got qui tente dés­espéré­ment de traîn­er sa lourde coquille) ; des mythes dont les réc­its ont été apposés au 7e art par de nom­breux théoriciens de l’image ciné­matographique.

L’innocence de ces emprunts pour les mécaniques nar­ra­tives plutôt que par sat­is­fac­tion intel­lectuelle donne à l’entreprise toute sa sym­pa­thie, notam­ment dans son ambi­tion uni­ver­sal­iste :  le choix de péripéties encrées dans la cul­ture pop­u­laire et dans la cul­ture du réc­it d’épopée pour met­tre en scène des his­toires qua­si­ment sans dia­logues, qui seraient com­pris­es de tous — l’internationalité des réal­isa­teurs impliqués en témoigne. C’est cette inno­cence, accen­tuée par la fraîcheur que tient (sou­vent) un pre­mier film (créa­tion de fin d’études pour la plu­part des cinéastes), qui per­met d’apprécier à leur juste valeur l’extrême clas­si­cisme et la sim­plic­ité enfan­tine de ces fic­tions.