La screw­ball com­e­dy, genre typ­ique­ment améri­cain sur le thème du “je te déteste pen­dant une heure trente pour mieux t’aimer dans les dix dernières min­utes”, n’a eu que rarement de suc­cès dans ses ver­sions français­es… sauf chez Jean-Paul Rap­pe­neau pre­mière péri­ode, adepte des comédies roman­tiques sur fond his­torique (Les Mar­iés de l’An II, La Vie de château). Le Sauvage est l’une de ces per­les du ciné­ma “pop­u­laire” des années 1970 qui rap­pel­lent que le ciné­ma français est large­ment capa­ble de tenir le rythme vire­voltant attribué à la comédie améri­caine. Plus de trente-cinq ans après sa sor­tie, il n’a pas pris une ride.

Nel­ly (Cather­ine Deneuve) va se mari­er, mais le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’a pas le sourire aux lèvres. En quelques min­utes d’une bril­lante scène d’ou­ver­ture et en moins de mots qu’il ne faut pour le dire, Jean-Paul Rap­pe­neau expose la sit­u­a­tion : dans un Venezuela cos­mopo­lite, l’héroïne est embar­quée dans une ronde dont elle n’a qu’une idée en tête, s’échap­per. Son futur époux, un Ital­ien car­i­cat­ur­al comme on les aime, est à l’év­i­dence un tan­ti­net vio­lent et peu com­préhen­sif. Nel­ly fuit, vole un tableau à un ex-amant pour se pay­er un bil­let d’avion vers la France, ren­con­tre Mar­tin (Yves Mon­tand), et d’aven­tures en rebondisse­ments plus loufo­ques les uns que les autres, finit par débar­quer sur l’île de celui-ci… Or Mar­tin ne rêve que de soli­tude et cette femme con­trarie ses plans.

Il faut dire que non con­tente de ne pas avoir froid aux yeux, Nel­ly est dotée d’un débit de parole et d’un sans-gène insup­port­able. Bril­lante idée de Jean-Paul Rap­pe­neau (égale­ment scé­nar­iste du film avec son célèbre dia­logu­iste Jean-Loup Dabadie) que de con­fi­er, comme dans La Vie de château, l’en­t­hou­si­asme et l’én­ergie vire­voltante à la beauté froide de la blonde Cather­ine Deneuve, quand le mérid­ion­al Yves Mon­tand est chargé d’in­ter­préter la sagesse et la réserve. Sagesse et réserve qui ne durent que le temps de mesur­er la folie de la tor­nade Deneuve : lorsque celle-ci finit par détru­ire le bateau du héros à coups de pioche pour éviter d’être ren­voyée à son point de départ, la guerre est déclarée…

Ils se détes­tent pour mieux s’aimer (plus tard), mais il fau­dra d’abord que Mar­tin assomme Nel­ly avec un ananas pour qu’ils échangent leur pre­mier bais­er. Bais­er et nuit d’amour qui ne changent rien à la sit­u­a­tion d’ailleurs : Mar­tin, le “sauvage”, entend le rester, et Nel­ly décide pour se venger d’aller vivre dans la cabane attenante, ce qui per­met des échanges savoureux entre deux pré­ten­dus voisins d’une île pour­tant com­plète­ment déserte. L’amour, le vrai, attend sage­ment à la porte, mais il fau­dra encore quelques moments rocam­bo­lesques avant que le film ne vire toutes voiles dehors vers la romance douce amère, d’une très jolie ten­dresse, entre la jeune femme paumée et le vieux loup de mer à la Clark Gable.

Pas une minute n’est per­due dans Le Sauvage : le scé­nario, intel­ligem­ment ficelé au mil­limètre près, per­met de tenir un rythme hale­tant de marathon, dont les acteurs (jusqu’aux par­faits sec­onds rôles) tien­nent la course jusqu’au sprint final. On pense alors, plus qu’aux comédies améri­caines (même si notre Cather­ine nationale sait damer le pion à Katharine Hep­burn), à tous ces films d’aven­tures français des années 1960–1970 comme L’Homme de Rio de Philippe de Bro­ca, ves­tiges d’un ciné­ma certes bavard mais sans inep­ties, sur­volté sans être hys­térique… Un ciné­ma à l’ex­o­tisme sans âge, dont la recette de finesse et d’in­tel­li­gence ne demande qu’à être de nou­veau exploitée.