Comme on nous le rap­pelle, selon le principe d’Archimède, pour flot­ter, il faut pouss­er. Au ciné­ma, pouss­er un sujet dans ses retranche­ments soci­aux, émo­tion­nels et pure­ment humains peut-être. C’est juste­ment ce que Ger­ar­do Her­rero ne parvient jamais à faire dans son his­toire d’amour et de tra­vail. Sonia, work­ing-girl par­faite, mère de famille sur­chargée mais accom­plie, est mar­iée à Andrés, un archi­tecte qui monte, qui monte. Leurs voisins du dessus, Rocio, mère elle aus­si mais au chô­mage, et Mar­i­ano, sont plus mod­estes finan­cière­ment et humaine­ment. Mais tout change dans les cou­ples et les statuts soci­aux lorsque Rocio prend la place de Sonia à la mai­son comme au bureau. Entre une vision naïve des luttes sociales et une inca­pac­ité à for­mer une véri­ta­ble image, le film provoque un ennui cer­tain empreint par­fois d’én­erve­ment.

Con­cili­er l’amour et le tra­vail, se méfi­er de l’am­bitieuse qui som­meille en votre voi­sine et vous plante un poignard dans le dos, trou­ver sa vérité… Voici les thèmes peu orig­in­aux mais tout de même exploita­bles de ce film espag­nol. Ger­ar­do Her­rero a voulu faire, dit-il, « un film social qui par­le du monde indi­vid­u­al­iste dans lequel nous vivons et de son con­traste avec le col­lec­tif qui est un con­cept pra­tique­ment oublié ». Sans con­tredire une image un peu sim­pliste de ce bas monde, on peut d’ores et déjà soulign­er que la satire sociale à laque­lle le réal­isa­teur nous invite est en fait une banale bluette. Certes, on assiste à trois réu­nions syn­di­cales et une rébel­lion assez ridicule de salariés lors d’une con­férence de presse filmée à grands coups de gros plans sur les pieds qui tapent le sol en signe de dés­ap­pro­ba­tion et de vis­ages tri­om­phants. Certes, il y a dans le scé­nario une inver­sion des rôles entre Sonia, femme d’af­faires de tal­ent qui dégringole en bas de l’échelle sociale, alors que Rocio, femme au foy­er dans les pre­miers instants du film, devient la mangeuse de petits employés dès que son grade le lui per­met.

Mais l’in­ver­sion est surtout sen­ti­men­tale puisque les deux femmes s’échangent leurs maris. La morale de l’his­toire? On peut être apparem­ment impi­toy­able en affaires et se révéler une grande amoureuse dédaig­nant le luxe au prof­it de l’eau fraîche, très utile en ces temps de canicule. On peut aus­si être apparem­ment une mod­este femme au foy­er et devenir le pire des requins. Mouais, aurait-on ten­dance à dire. L’ar­gent ne fait pas le bon­heur, mais y con­tribue. Il n’est pas grave d’avoir per­du son emploi si l’on est aimé. Qui vole un œuf vole un bœuf… et tous les syn­di­cal­istes se réu­nis­sent en assem­blées secrètes par peur du vilain patronat qui ne cherche qu’à les appau­vrir. Si le mes­sage du film est telle­ment naïf et mielleux qu’il en devient dou­teux ou moral­isant, on déplore égale­ment l’ab­sence de per­spec­tive ciné­matographique.

Les amourettes des deux cou­ples sont filmées sous la pluie ou dans un clair-obscur prop­ice à l’in­tim­ité. Les bais­ers n’ont aucune sen­su­al­ité tant ils sont soulignés par les gros plans. Les regrets et désirs des per­son­nages devi­en­nent insignifi­ants tant ces derniers sont prévis­i­bles. Car il est bien ques­tion du manque total d’in­ven­tiv­ité de Ger­ar­do Her­rero, qui signe une sit­com améliorée (c’est-à-dire sans les rires du pub­lic). Les acteurs se défend­ent, surtout Mar­ta Belaustegui (Sonia) et Rober­to Enríquez (Mar­i­ano), mais ne parvi­en­nent jamais à insuf­fler la moin­dre émo­tion dans un ensem­ble aus­si plat. On s’é­tonne donc que Tor­na­sol Films, qui avait pro­duit non sans risque des films comme El Aura de Fabián Bielin­s­ki, s’at­tache à mon­tr­er ce qui aurait dû rester au stade du télé­film du same­di soir.