En 2022, dans Stars at Noon, Claire Denis avait déjà démon­tré qu’elle éprou­vait plus d’intérêt pour le corps de ses jeunes acteurs que pour le cadre nicaraguayen, qu’elle dilu­ait, entre deux étreintes, dans une intrigue poli­tique con­fuse et mal­adroite. Dans Le Cri des gardes, même le corps, le fameux ciné­ma du corps cher à la cinéaste, rend les armes.  Si la mise en scène de Stars at Noon était flasque, celle du Cri des gardes est quant à elle raide comme un piquet, ou comme ses deux pro­tag­o­nistes, Horn (Matt Dil­lon) et Alboury (Isaach de Bankolé), dressés des deux côtés d’une grille pen­dant presque l’ensemble du réc­it. Le point de départ de la pièce de Bernard-Marie Koltès dont le film est adap­té, Com­bat de nègre et de chiens, cochait pour­tant toutes les cas­es du film denisien : dans un immense chantier français instal­lé en Afrique sub­sa­hari­enne, un homme noir vient deman­der le cadavre de son frère, Nouofia (Bri­an Beg­nan), le jour même où Leone (Mia McKen­na Bruce), la nou­velle épouse du patron, arrive depuis l’Europe. Tout le poten­tiel dra­ma­tique de cette his­toire con­sis­tait à voir deux corps étrangers, qui n’avaient pas voca­tion à se ren­con­tr­er, à inter­a­gir et à par­a­siter les lois tacites d’un chantier peu­plé d’hommes blancs. C’est le moin­dre souci du Cri des gardes : il n’y a pas, à pro­pre­ment par­ler, de ren­con­tre entre les per­son­nages, seule­ment des échanges pro­to­co­laires entre Blancs et Noirs, entre patron et employés ou entre hommes et femmes. D’où une forme qui se lim­ite le plus sou­vent à des champs-con­trechamps, réduisant con­sid­érable­ment l’agentivité des per­son­nages et la gamme de jeu des acteurs qui, pour la plu­part, posent : sous la lumière crue des apparte­ments de fonc­tion ou celle, chaude, du chantier, le regard vide, habil­lés en Antho­ny Vac­carel­lo (encore un film vic­time des pro­duc­tions Saint Lau­rent !). Mais c’est cer­taine­ment ce que le film fait d’Isaach de Bankolé qui reste le plus regret­table : relégué aux marges du chantier, il est présen­té comme un per­son­nage prin­ci­pal tout en étant traité comme une fig­ure sec­ondaire, qui n’intègre jamais la troupe des acteurs anglo­phones, à rebours de l’hétérogénéité que sem­blait tra­vailler le réc­it.

Voilà ce qu’on pour­rait appel­er un cas cri­tique : il est dif­fi­cile de reprocher à une autrice de ne pas aller jusqu’au bout d’une his­toire qui était faite pour elle, en par­ti­c­uli­er lorsque ses derniers films ont été déce­vants. Denis aurait-elle souhaité faire un pas de côté, mar­quer une rup­ture dans sa pro­duc­tion ciné­matographique ? Pour­tant, le film épouse bien la vision du monde que pro­pose la cinéaste depuis ses débuts, à savoir que tout espace est promis à un devenir-car­céral. Quoi de plus denisien que ces indus­triels français enfer­més dans un chantier sur le déclin, cen­sés être pro­tégés par des gardes noirs qui, à la pre­mière faute, pren­dront la défense des leurs ? Même de ce matéri­au, Claire Denis tire peu de chose. Chez Koltès, le « cri des gardes » con­stitue une men­ace latente, le signe que les Blancs et les Noirs finiront par men­er un com­bat à mort et que la jus­tice envers Alboury ne sera jamais ren­due. Dans l’adaptation, il ne sert qu’à créer une atmo­sphère oppres­sante, Denis préférant, à la fin, étouf­fer la lutte raciale (qui est le sujet de son film) dans une querelle de con­tremaîtres. Per­dant son car­ac­tère poli­tique, le film aurait de fait pu se dérouler dans n’importe quel espace clos. Il y a lieu de se deman­der pourquoi Claire Denis tient encore à filmer l’ailleurs, tant l’autre se réduit presque tou­jours au même.