Onze jours pile avant le pre­mier tour des prochaines élec­tions prési­den­tielles, la sor­tie en salles du pre­mier film du comé­di­en Niels Are­strup sem­ble telle­ment relever du coup mar­ket­ing qu’elle ne peut que provo­quer la méfi­ance. Il y a quelques mois, le film Prési­dent de Lionel Delplanque sur­fait déjà sur l’an­tic­i­pa­tion d’une cam­pagne prési­den­tielle très atten­due, les affich­es teas­er du film reprenant à leur compte les codes pro­mo­tion­nels d’un can­di­dat en cam­pagne. Loin d’être à la hau­teur de ses argu­ments pub­lic­i­taires, Prési­dent a forte­ment déçu mal­gré son poten­tiel de pavé dans la mare.

La pro­mo autour de ce Can­di­dat s’avère beau­coup plus dis­crète, et le film est à l’im­age de cette sobriété assumée. De prime abord, Are­strup sem­ble se réfugi­er der­rière un cer­tain clas­si­cisme, pro­pre aux films trai­tant des arcanes du pou­voir : ambiance feu­trée, clairs obscurs, tra­vail sur les ombres, les silences, les bruits étouf­fés, les chu­chote­ments. D’emblée, Le Can­di­dat embrasse les clichés : pre­mier plan, une énorme berline noire tra­verse une petite route de cam­pagne ; à l’in­térieur, une femme fatale ver­sion « putain de la République » se remaquille, une main vir­ile rem­plit une coupe de cham­pagne. La voiture s’ar­rête au seuil d’une grande pro­priété bour­geoise, où des petites mains met­tent la dernière touche à une récep­tion très sélect. On peut crain­dre le pire, mais Are­strup ne fait que don­ner le ton : oui, nous sommes au ciné­ma, et le cinéaste prend vis­i­ble­ment un cer­tain plaisir à dis­tribuer des rôles, jouer avec les cos­tumes, les décors, à tel point que l’on devine aisé­ment qui est qui, cha­cun étant à sa place, les rôles étant impec­ca­ble­ment dis­tribués.

Il ne faut pas atten­dre bien longtemps avant que la machine ne déraille : le per­son­nage prin­ci­pal, ce fameux « can­di­dat » à l’élec­tion prési­den­tielle, nous appa­raît pour la pre­mière fois dans son bain, il écoute de la musique, il est jeune et a les traits d’Y­van Attal… L’ac­teur sem­ble un peu décalé dans ce con­texte, comme s’il s’é­tait trompé de film, ce qui en l’oc­cur­rence sied par­ti­c­ulière­ment à son per­son­nage, celui de Michel Dedieu, un homme propul­sé dans la cam­pagne prési­den­tielle par son par­ti juste après que le can­di­dat offi­ciel ait dû se retir­er pour cause de can­cer foudroy­ant. Le film racon­te l’en­tre deux tours, celui de la pré­pa­ra­tion, à huis clos, du débat qui va oppos­er Dedieu à son con­cur­rent.

Le jeu très min­i­mal­iste d’At­tal sert bien ce per­son­nage com­plète­ment paumé dans ce grand échiquier auquel il ne com­prend rien et dont on devine assez vite qu’il n’est qu’un pion au champ d’ac­tion très lim­ité. Car évidem­ment, d’autres que lui tirent les ficelles : financiers, médias, sym­bol­isés par un seul homme, l’énig­ma­tique Georges, incar­né par Are­strup lui-même. La grande force du film est de savoir adroite­ment sug­gér­er la thèse du com­plot, enjeu scé­nar­is­tique au fort poten­tiel fan­tas­magorique, dont les équiv­a­lences dans la vraie vie sont suff­isam­ment obscures pour que les ressorts dra­ma­tiques pro­posés par le cinéaste restent con­stam­ment plau­si­bles. D’au­tant plus qu’Are­strup sait dos­er ses effets et que chaque retourne­ment de sit­u­a­tion est mené avec une rigueur à la lim­ite de l’austérité.

Niels Are­strup ne cherche pas par­ti­c­ulière­ment à révéler des secrets fra­cas­sants ni à utilis­er des per­son­nal­ités du monde poli­tique pour don­ner un peu de piquant biographique à ses per­son­nages. De même, le par­ti de Michel Dedieu n’est pas claire­ment dess­iné – Are­strup se définit dans le dossier de presse comme « très à gauche » et Yvan Attal avoue avoir ren­con­tré François Hol­lande pour pré­par­er le rôle – mais il est facile de recon­naître, dans les choix de Michel Dedieu, si ce n’est les traits d’une per­son­ne exis­tante, en tout cas les grandes lignes d’un cer­tain idéal poli­tique et un réel désir de pos­er des ques­tions légitimes sans for­cé­ment chercher à y répon­dre… Ce qui fascine, en revanche, c’est la façon dont le cinéaste con­voque sa très riche expéri­ence de comé­di­en de théâtre pour installer un univers ciné­matographique très per­son­nel, à cheval entre mise en scène théâ­trale et références à un cer­tain ciné­ma – plutôt améri­cain des années 1970, ten­dance Marathon Man ou Les Hommes du prési­dent, sen­ti­ment ren­for­cé par un Yvan Attal plus proche que jamais des grandes heures de Dustin Hoff­man. Le réal­isa­teur s’é­gare en cours de route avec une sous-intrigue inutile autour de l’épouse du can­di­dat, mais qu’à cela ne tienne : l’ensem­ble reste suff­isam­ment maîtrisé pour cap­tiv­er. Un thriller poli­tique crédi­ble et envoû­tant à quelques jours du pre­mier scrutin, à met­tre devant tous les yeux, même les plus scep­tiques…