Après avoir été présen­tés dans dif­férents fes­ti­vals (Berlin 2024, Venise 2024 et Berlin 2025, d’où le dernier volet, Rêves, est repar­ti avec l’Ours d’or), les trois films qui com­posent La trilo­gie d’Oslo nous parvi­en­nent d’un bloc ou presque, égrainés au rythme d’un par semaine. Fonc­tion­nant indépen­dam­ment les uns des autres, ils peu­vent être décou­verts dans n’importe quel ordre et sor­tent d’ailleurs dans une chronolo­gie inverse à celle de leur présen­ta­tion ini­tiale. Pris séparé­ment, Rêves, Amour et Désir (Sex en ver­sion orig­i­nale, mais le dis­trib­u­teur français a préféré l’e­uphémisme) se présen­tent comme de mod­estes études de car­ac­tère, plutôt réussies ; ensem­ble, ils dressent en revanche un état des lieux assez impres­sion­nant de la vie sen­ti­men­tale en milieu urbain. Chaque film per­met à Dag Johan Haugerud de pren­dre le pouls de per­son­nages dif­férents, qui ont pour seul point com­mun d’habiter la même ville. Johanne, une ado­les­cente, tombe amoureuse de sa pro­fesseure de français (Rêves) ; Mar­i­anne et Tor, une médecin hétéro­sex­uelle et un col­lègue infir­mi­er gay, con­nais­sent des idylles gen­ti­ment chao­tiques (Amour) ; enfin, deux ramoneurs anonymes vivent des expéri­ences trou­blantes, entre adultère, décou­verte de l’homosexualité et remise en ques­tion de l’identité mas­cu­line (Désir). Le seul per­son­nage trans­ver­sal de la trilo­gie, même s’il est surtout présent dans Amour et ne fait qu’apparaître dans les autres films, est psy­cho­logue. On ne le voit exercer qu’à la fin de Rêves, dans une scène où il explique à Johanne que ce qu’elle vient de tra­vers­er (c’est-à-dire les événe­ments du film) est par­faite­ment banal. Il faut pren­dre cette boutade que le réal­isa­teur s’adresse à lui-même comme une reven­di­ca­tion : son pro­jet implique juste­ment d’analyser la banal­ité et de bâtir une œuvre à par­tir de vies minus­cules.

Le pre­mier mérite du cinéaste-romanci­er est de con­sid­ér­er que la banal­ité est para­doxale­ment source de sin­gu­lar­ité et que les infimes vari­a­tions du quo­ti­di­en valent que l’on s’y attarde. Les ramoneurs, l’urologue, le géo­logue, « l’artiste de tri­cot » et les autres Osloïtes de la trilo­gie témoignent cha­cun à leur échelle d’une manière per­son­nelle de négoci­er leur place dans le monde, d’administrer leurs désirs ou d’habiter la ville. Haugerud organ­ise pour ce faire les trois films autour d’un prob­lème : un amour inter­dit dans Rêves (Johanne a 17 ans et sa pro­fesseure la trentaine), la pos­si­bil­ité du cou­ple pour des céli­bataires endur­cis dans Amour, sa remise en ques­tion à tra­vers de nou­velles expéri­ences dans Désir. Pour le traiter, chaque film adopte une forme dif­férente, du mono­logue intérieur aux longues con­ver­sa­tions tournées en ciné­mas­cope en pas­sant par le mon­tage par­al­lèle. Le réc­it d’apprentissage de Rêves est par exem­ple le seul à avoir recours à la voix-off, celle de l’héroïne, qui dirige la nar­ra­tion par un jeu d’allers-retours vir­tu­ose soule­vant presque la ques­tion de la fia­bil­ité de son point de vue. La séquence clef où Johanne se rend pour la pre­mière fois au domi­cile de sa pro­fesseure est même ajournée par la nar­ra­trice (elle revien­dra plus tard en flash­back) via un zoom sur la porte close, le vert emplis­sant le cadre jusqu’à se fon­dre en une ellipse frus­trante, comme si elle voulait cacher quelque chose. La mise en scène de Haugerud ménage sou­vent ce type de cas­sures, sans tou­jours faire mouche (cf. le trav­el­ling com­pen­sé un peu futile sur un per­son­nage tour­men­té dans Désir), mais avec une générosité qui bous­cule l’esthétique par ailleurs rangée et un peu sco­laire des films, beau­coup de dia­logues parais­sant sim­ple­ment mis en boîte. Dans Amour, ce sont notam­ment quelques longs plans fix­es qui per­me­t­tent à l’intrigue de pren­dre une ampleur nou­velle. Quand Mar­i­anne se retrou­ve pour la deux­ième fois de la soirée sur le même fer­ry que Tor, l’infirmier avec qui elle tra­vaille à l’hôpital, le plan qui saisit leur con­ver­sa­tion côte à côte dure tout le temps du tra­jet, comme un film dans le film qui leur per­met de réelle­ment se ren­con­tr­er.

Lettre d’un cinéaste à sa ville

Si Amour fait du bateau l’épicentre de son réc­it, situé entre Oslo et Nesod­den (une presqu’île située à quelques kilo­mètres au sud), la trilo­gie expéri­mente bien d’autres moyens d’arpenter la cap­i­tale norvégi­en­ne. On l’observe depuis les toits ou les larges fenêtres des apparte­ments, ou encore à vélo ou à pied. Les tra­jec­toires indi­vidu­elles dia­loguent même par­fois directe­ment avec la ville. C’est dans Amour que cette dimen­sion se révèle la plus forte, avec un tour guidé de la mairie qui annonce le pro­gramme : Hei­di, l’amie de Mar­i­anne qui tra­vaille à la mairie et dirige cette vis­ite, décrit les sculp­tures ornant le bâti­ment comme des odes aux amours mul­ti­ples et à l’homosexualité. Les aven­tures de Mar­i­anne et de Tor s’inscriront donc dans cet héritage d’Oslo. La mar­que la plus belle de sym­biose entre la vie intérieure des per­son­nages et le cadre citadin se trou­ve toute­fois dans la séquence de Rêves où Johanne détaille le chemin qu’elle emprunte pour se ren­dre chez sa pro­fesseure : des kebabs de Grøn­land aux tours ultra­mod­ernes du nou­veau quarti­er de Bjørvi­ka, l’évolution du paysage (et de la soci­olo­gie des habi­tants) accom­pa­gne celle des sen­ti­ments de l’adolescente. L’ouverture de Désir, mon­trant des ramoneurs au tra­vail sur les toits de plusieurs immeubles, laisse quant à elle présager que le méti­er orig­i­nal des héros du film va servir de pré­texte pour pren­dre de la hau­teur sur la ville. Pour­tant, quand un malaise oblige le ramoneur adultère à s’asseoir, il ne se trou­ve pas au-dessus d’une tour avec vue panoramique, mais d’une sim­ple petite mai­son. Soit une manière pour Haugerud de rap­pel­er la mod­estie de son pro­jet (trois films sur le des­tin de quelques Osloïtes, davan­tage qu’un hom­mage exhaus­tif à la ville), bien que l’ambition car­tographique con­tribue à faire de cette « trilo­gie d’Oslo » une petite city sym­pho­ny[1] amoureuse.

Si ce texte trahit peut-être une légère préférence pour Amour (le plus émou­vant des trois), chaque film tire à un moment son épin­gle du jeu. Non seule­ment ils s’avèrent de qual­ité égale (ce qui est rel­a­tive­ment rare pour une trilo­gie), mais ils se com­plè­tent les uns les autres. Le pas de côté au cœur de Désir, fig­u­rant en noir et blanc l’histoire absurde d’un cou­ple et d’un tatouage déliée de la trame prin­ci­pale, est par exem­ple d’autant plus fort qu’il ne con­stitue pas seule­ment un décrochage à l’échelle du film, mais de la trilo­gie tout entière. De la même manière, les points de réso­nance d’une intrigue à l’autre (des répliques qui revi­en­nent, ou la présence naturelle de la thé­ma­tique queer) tra­vail­lent une ligne mélodique générale et que l’on aime à retrou­ver. Film après film, le cinéaste affine son geste, jusqu’à en délivr­er la déf­i­ni­tion à la fin du volet cen­tral (Amour). « La ville a besoin de toi », assure Mar­i­anne à Hei­di, pour la dis­suad­er de quit­ter ses fonc­tions à l’action cul­turelle de la mairie. Cette dernière lui ren­voie le com­pli­ment, avant que Mar­i­anne ne con­clue, avec une pointe d’ironie : « La ville c’est moi ». On pour­rait en dire autant de tous les per­son­nages cro­qués par la trilo­gie.

Notes

Notes
↑1 La city sym­pho­ny est à l’origine un genre à la croisée du doc­u­men­taire et du film expéri­men­tal ayant émergé dans les années 1920, qui con­sis­tait à sub­limer l’architecture et le bouil­lon­nement d’une ville avec un style expres­sion­niste. Le nom provient du film de Wal­ter Ruttman : Berlin, sym­phonie d’une grande ville (1927).