Avec ce pre­mier long-métrage, César Aceve­do, jeune réal­isa­teur colom­bi­en de 31 ans, a reçu la caméra d’or en mai dernier à Cannes. Il fait par­tie de ces cinéastes colom­bi­ens promet­teurs, comme Oscar Ruiz Navia, avec qui il partage sa ville natale, Cali, et dont il fut l’as­sis­tant et co-scé­nar­iste sur l’en­t­hou­si­as­mant Los Hon­gos (Prix spé­cial du jury à Locarno 2014). Il en va de même pour Ciro Guer­ra, dont L’Étreinte du ser­pent (tou­jours vis­i­ble dans quelques salles parisi­ennes) fut l’an­née dernière un des som­mets de la Quin­zaine des réal­isa­teurs. Rassem­bler ces trois cinéastes au sein d’un même geste créa­teur (évi­tons d’in­sti­tu­tion­nalis­er cet élan en le qual­i­fi­ant de mou­ve­ment ou de généra­tion) revêt un cer­tain sens, tant ils sem­blent, cha­cun à leur manière, inve­stir leurs réc­its – et le réel – d’une dis­crète empreinte onirique, tou­jours présente, mais jamais encom­brante. Chez Navia, elle passe par des instants de sus­pen­sion dans la nar­ra­tion et le mon­tage ; dans le dernier film de Guer­ra, à tra­vers la cos­mogo­nie indi­enne et son inscrip­tion en terre ama­zoni­enne ; et chez Aceve­do, par des liens entre intime et ter­ri­toire.

Retour à la terre

Le film s’ou­vre sur le retour d’Al­fon­so qui retrou­ve ses ter­res d’o­rig­ine après une quin­zaine d’an­nées d’ab­sence, afin de se porter au chevet de son fils souf­frant d’une mal­adie des poumons. Dans son anci­enne mai­son vivent égale­ment sa femme (dont il est séparé), sa belle-fille et son petit-fils, au sein d’un ter­ri­toire de déso­la­tion envahi par les plan­ta­tions de canne à sucre, et dont l’ex­ploita­tion provoque de régulières pluies de cen­dres. Aceve­do con­stru­it ain­si d’emblée un rap­proche­ment prég­nant entre cette cel­lule famil­iale (les liens dis­ten­dus entre Alfon­so et ses proches) et sa perte de con­tact avec le ter­ri­toire, ren­du invis­i­ble par l’ex­ploita­tion de la canne à sucre, et par l’éloigne­ment pro­longé de son pro­tag­o­niste. Le film laisse d’abord enten­dre qu’il va ten­ter de recréer du lien entre ces élé­ments esseulés : c’est d’ailleurs le cas dans une très belle séquence où Alfon­so apprend à son petit-fils à recon­naître le chant des oiseaux, cul­ti­vant ain­si une inter­ac­tion fil­iale qu’il n’a pu établir avec son pro­pre fils, et se réin­scrivant par le biais de la nature dans le ter­ri­toire qu’il a quit­té.

Mais l’en­vi­ron­nement qui entoure les per­son­nages est lui-même malade de cette exploita­tion forcenée des ressources de la terre, pen­dant que la femme d’Al­fon­so s’en­tête à ne pas vouloir quit­ter cet endroit, trop attachée à ses racines, alors qu’il tue son fils à petit feu. Dès lors, le film va s’aven­tur­er sur une pente descen­dante qui abouti­ra à une con­clu­sion rap­pelant le final des Moissons du ciel, sur un mode aux accents infer­naux et au for­mal­isme appuyé. La sécher­esse et l’austérité de ce réc­it, qui ne fait en défini­tive que dérouler de mul­ti­ples ago­nies, mar­que par son refus des con­ces­sions, éti­rant une intrigue somme toute assez min­i­mal­iste sur près d’1h40 de film. Ceci con­stitue à la fois la force et la faib­lesse de La Terre et l’om­bre, car si Aceve­do évite la com­plai­sance, l’esthé­tique très tra­vail­lée qu’il met en place ne manque pas d’une cer­taine autorité qui, par­fois, sem­ble pren­dre le pas sur l’ex­péri­ence du spec­ta­teur. Le recours au plan séquence, notam­ment, se fait régulière­ment trop osten­ta­toire pour ne pas mar­quer le statut priv­ilégié des volon­tés formelles du cinéaste, sou­vent au détri­ment de la tra­jec­toire de per­son­nages peu bavards, et qui sem­blent par­fois faire office de mar­i­on­nettes au ser­vice du déroulé des images.

Asphyxie et oppression

Et pour­tant, cette pente aride et som­bre, sym­bol­isée par l’en­fer­me­ment du fils dans l’ob­scu­rité de la mai­son, réus­sit tant bien que mal à men­er le film à bon port, car elle est redou­blée par les deux tra­jec­toires féminines (la femme et la belle-fille d’Al­fon­so), en un réc­it qui vient embrass­er la trame prin­ci­pale. Toutes deux tra­vail­lent pour l’ex­ploita­tion sucrière, ce qui, déjà, révèle le ter­ri­fi­ant dilemme qu’elles doivent porter sur leurs épaules: c’est à la fois ce qui doit leur per­me­t­tre de sur­vivre finan­cière­ment, et ce qui empoi­sonne le ter­ri­toire et ses habi­tants. Le film s’ou­vre alors à une matière plus con­crète que les métaphores formelles décrites jusqu’i­ci et y trou­ve plus ou moins son équili­bre, dans la descrip­tion pointil­liste des con­di­tions de tra­vail des deux femmes, et leurs reven­di­ca­tions pour être payées en temps et en heure. Aceve­do révèle alors, der­rière une matière auto­bi­ographique (il dit avoir écrit ce scé­nario suite à la mort de sa mère, et alors que son père était un « fan­tôme ») un peu sclérosante, l’é­ten­due poli­tique de son pro­pos, qui tran­site égale­ment par le refus du médecin de faire hos­pi­talis­er le per­son­nage du fils. Et opère un bal­ance­ment quelque peu brut et som­maire, mais pas sans qual­ités, entre la portée human­iste de son réc­it et sa volon­té de fig­ur­er l’op­pres­sion par des par­tis pris formels par­fois trop étouf­fants.