Passé par Locarno l’an­née dernière, où il a reçu le prix spé­cial du jury « Cinéastes du présent », Los Hon­gos est le sec­ond long métrage du réal­isa­teur colom­bi­en Oscar Ruiz Navia. Son pre­mier film, le pas­sion­nant La Bar­ra, s’at­tachait à décrire la survie d’un vil­lage isolé sur la côte Paci­fique du pays, à tra­vers la tra­jec­toire d’un incon­nu qui cher­chait à fuir la Colom­bie. Tourné avec les habi­tants du vil­lage, le film était ancré dans un réel bien pal­pa­ble, mais con­sti­tu­ait pour­tant un véri­ta­ble réser­voir de fic­tions rat­tachées aux per­son­nages et aux lieux. Avançant au gré d’un réc­it vaporeux, La Bar­ra était lancé vers un hori­zon incer­tain, entre odyssée intime et prob­lé­ma­tiques socié­tales con­crètes, et où le poten­tiel fan­tas­ma­tique de la mise en scène venait bris­er toutes con­ven­tions de genre.

Présence et présent

Abor­der les deux films d’Oscar Ruiz Navia sous l’é­ti­quette « Cinéaste du présent », c’est d’abord ren­dre jus­tice à sa méth­ode d’im­prég­na­tion. Son proces­sus de créa­tion se nour­rit du réel, de per­son­nages con­stru­its avec les gens qui habitent dans les lieux investis par le cinéaste, et qui amè­nent, par la force des choses, le réc­it à se tein­ter d’en­jeux con­jugués au con­tem­po­rain. Ici, le réal­isa­teur colom­bi­en s’empare de sa pro­pre ville, Cali, en s’ar­ri­mant à deux jeunes graf­feurs (RAS et Calvin, ren­con­trés in situ) qui vont inté­gr­er un groupe d’artistes pour don­ner nais­sance à une fresque sauvage. Mais Los Hon­gos s’ac­croche égale­ment à d’autres per­son­nages – des appari­tions plus fugaces mais non moins impor­tantes – comme la grand-mère de Calvin, qui vit recluse dans une mai­son lit­térale­ment envahie par une jun­gle de plantes, bulle de calme majestueuse au sein de l’ef­fer­ves­cence de Cali. Chaque per­son­nage vient ajouter une strate, une teinte au por­trait de la ville, sans que Ruiz Navia ne cherche à trou­ver jus­ti­fi­ca­tion évi­dente de son appari­tion. Quoi de plus limpi­de et respectueux que de con­sid­ér­er qu’un per­son­nage a le droit d’in­té­gr­er la diégèse sim­ple­ment parce qu’il est là, qu’il fait par­tie de cet envi­ron­nement et que, par essence, il l’in­vestit, le mod­i­fie, et le com­plex­i­fie rien que par sa présence ?

Cette « sci­ence » du présent invite alors à revis­iter ses racines (les per­son­nages de la grand-mère et du père de Calvin sont par exem­ple inter­prétés par des mem­bres de la famille du cinéaste, ou via la présence tou­jours affir­mée de la nature, même urbaine), mais surtout à recréer du lien avec le ter­ri­toire. Strates de temps et de ter­ri­toire sont comme autant de couch­es géologiques que le film s’é­chine à patiem­ment effeuiller, en les sai­sis­sant plus qu’en les organ­isant, tel un aven­turi­er qui décou­vri­rait au gré de ses péré­gri­na­tions des tré­sors cachés ici et là. Ces décou­vertes se man­i­fes­tent notam­ment dans l’ap­pari­tion sur­prenante d’im­ages YouTube, tirées des révoltes en Égypte, et dont le cri du cœur « On ne se taira plus jamais » ira jusqu’à infil­tr­er la fresque sauvage.

En suspension

Écrire au présent, c’est donc évidem­ment pren­dre en compte ce qui agite le monde, mais c’est surtout – aujour­d’hui plus que jamais – observ­er com­ment un événe­ment par­ti­c­uli­er opère un reflux à la sur­face du globe. Ruiz Navia artic­ule ain­si enjeux globaux et locaux (le Print­emps arabe ren­voie par exem­ple à un con­texte élec­toral à Cali), sans jamais s’en servir pour assén­er un dis­cours, mais encore une fois à tra­vers une logique d’im­prég­na­tion qui se propage à l’in­térieur des per­son­nages. Ces tis­sus de cor­re­spon­dance – entre les per­son­nages, les lieux, les influ­ences de cha­cun – ne cherchent pas à faire émerg­er du sens (comme le ferait un film choral), mais tout sim­ple­ment à pein­dre, tel les graf­feurs, cette jun­gle urbaine, et la cir­cu­la­tion qui s’opère en son sein, tout en met­tant à dis­tance les représen­ta­tions con­ven­tion­nelles de la vio­lence en Amérique du Sud.

Le réc­it – au sens de pro­gres­sion dra­ma­tique – se trou­ve alors régulière­ment sus­pendu, presque con­gédié, par un savant mon­tage qui invite le spec­ta­teur à absorber une matière qui s’as­sim­i­le par moment à un rêve éveil­lé. C’est encore une fois en s’im­prég­nant du présent, en se ten­ant sur le seuil entre veille et som­meil, que cha­cun pour­ra aller au bout de sa pro­pre expéri­ence du film. En bas­cu­lant dans la som­no­lence, le dormeur – tel Calvin et sa grand-mère dans une très belle scène où ils parta­gent le même lit – n’au­ra plus qu’à se laiss­er guider par la matière sonore qui l’en­toure, très tra­vail­lée chez Ruiz Navia, et qui en fait un cousin éloigné d’Apichat­pong Weerasethakul. Ce sont dans ces points de sus­pen­sion dans le mon­tage que Los Hon­gos trou­ve ses plus belles échap­pées, et nous emmène jusqu’à un point cul­mi­nant, avec cet arbre fan­tas­tique qui vient clore le film. C’est un arbre de rêve pour les deux ado­les­cents, c’est celui qu’ils ont peint sur un mur, tout droit sor­ti de leur imag­i­na­tion et qui vient se matéri­alis­er dans le réel. Rêve et réel devi­en­nent alors une man­i­fes­ta­tion con­crète où l’on ne sait plus lequel émane de l’autre.