Sur les îlots éphémères de l’Inguri, en Abk­hazie (région indépen­dante de la Géorgie depuis 1992, recon­nue par six États unique­ment, Russie com­prise), émergeant au print­emps avec la baisse du niveau de l’eau, les paysans font pouss­er les récoltes qui leur per­me­t­tront de vivre et nour­rir leurs familles pen­dant le reste de l’année. Tel est le cas du vieil homme qui s’installe avec la caméra de George Ovashvili sur l’îlot qui nous occupe (arti­fi­cielle­ment créé par la pro­duc­tion) pour cul­tiv­er du maïs, avec l’aide d’une jeune fille dont on ignore d’abord l’identité.

Le premier homme

La Terre éphémère se con­stru­it autour de cette anec­dote : la prise de pos­ses­sion d’une terre vierge et sans pro­prié­taire par un paysan dont la survie dépend de ce tra­vail, qui dur­era plusieurs mois. Presque entière­ment muet, bercé par le chant de l’eau qui s’écoule et du vent qui fait trem­bler les épis, ce deux­ième film géorgien détaille avant toute chose le tra­vail de la terre, l’installation pro­gres­sive du paysan sur ce sol intact, qui passe aus­si par la con­struc­tion d’une cabane où s’abriter et vivre pen­dant quelque temps. Par des change­ments d’échelle et de per­spec­tive, le réal­isa­teur rend habile­ment compte de l’écoulement du temps – d’un gros plan sur une main qui laboure la terre, on passe à un plan d’ensemble sur l’îlot devenu champ, à la terre entière­ment labourée. La sim­ple beauté de l’entreprise est évi­dente, corol­laire de panora­mas d’une beauté presque orig­inelle. La cabane est dressée puis habitée, la terre peu à peu labourée. Les épis ne sont d’abord que des grains, jaunes déposés sur la terre mar­ron, avant de grandir, verts, et de finir brûlés par le soleil. L’histoire de la vie en somme, con­den­sée, accélérée par l’unité de lieu et même de temps (on sait qu’à la fin de la récolte la terre sera immergée de nou­veau). Cette terre éphémère devient une sorte d’Eden où se réfugient deux inno­cents (on le sup­pose…), et l’épilogue du film souligne la petitesse de l’homme face à la nature, puisque c’est un autre paysan qui l’été suiv­ant arrive sur ce même îlot ressur­gi du fleuve, pour exploiter à son tour cette terre qu’il croit vierge de toute influ­ence humaine.

Spé­cial­isé en par­tie dans les copro­duc­tions venues du Cau­case (avec notam­ment l’excellent Leçons d’harmonie, sor­ti lui aus­si cette année), le pro­duc­teur-dis­trib­u­teur français Ari­zona sou­tient ici une ciné­matogra­phie de plus en plus dif­fusée, exportée. Un sou­tien mérité puisque La Terre éphémère est désor­mais dans la short­list pour la course à l’Oscar du meilleur film étranger. Ce deux­ième long-métrage touche toute­fois moins son but dans la mesure où il cherche à dépass­er ce sens lit­téral et assez sim­ple qu’on vient de décrire, à don­ner une portée méta­physique à l’anecdote. Étant presque entière­ment muet, quelques rares échanges mis à part, le scé­nario laisse se ten­dre entre les per­son­nages, mais aus­si les sol­dats abk­hazes et géorgiens qui passent le long de la riv­ière, un réseau d’inquiétudes et de soupçons sur lequel rien n’est jamais tranché. La rela­tion entre la jeune fille – qui sem­ble effectuer ces tâch­es pour la pre­mière fois, et dont l’apprentissage pro­gres­sif est net­te­ment souligné – et son grand-père est lourde d’inconfort et de sous-enten­dus (la jeune fille a honte des change­ments de son corps, vis-à-vis des sol­dats qui la reluquent depuis l’autre rive). L’absence de dia­logues con­damne le jeu à se résumer, au-delà des gestes du labeur, à des moues ou regards qui se veu­lent certes expres­sifs mais restent, par l’accumulation de non-dits, sujets à inter­pré­ta­tion, jamais explic­ités (par exem­ple lorsque la jeune fille saigne un matin, pré­cisé­ment après que la terre de l’îlot a été souil­lée par les sol­dats pen­dant la nuit : s’agit-il d’un par­al­lèle sym­bol­ique avec son appren­tis­sage de la vie, ou le résul­tat d’une vio­lence restée hors champ… les deux inter­pré­ta­tions restent pos­si­bles).

Les épis de la colère

Dans sa mise en abyme de l’histoire de la terre (un tel lyrisme est facile devant la beauté de ce décor : vierge de toute activ­ité humaine, tem­po­raire­ment sor­ti de l’eau), La Terre éphémère pèche en dis­til­lant un élé­ment d’étrangeté en la per­son­ne d’un sol­dat géorgien blessé, que le paysan trou­ve sur son île, recueille, cache et soigne. La rela­tion du sol­dat avec la jeune fille notam­ment (car il est per­pétuelle­ment ques­tion de l’empire pater­nal­iste qu’a le vieil homme sur elle), mais aus­si avec le paysan lui-même (dont le fils est une vic­time de la guerre, on le sup­pose, entre les séparatistes abk­hazes et l’armée géorgi­en­ne) sont assez démon­stra­tives. Le didac­tisme du pro­pos, jamais nuancé par les dia­logues, est un peu pesant, et l’horreur de la tem­pête finale tombe comme un cheveu sur la soupe, ou en tout cas comme un sac­ri­fice trop peu motivé par le scé­nario. Peut-être, dans son inten­tion de ren­dre compte du car­ac­tère éphémère de la vie, de la petitesse de l’homme face aux forces de la nature, et surtout d’une sit­u­a­tion si sin­gulière, la forme doc­u­men­taire aurait été plus appro­priée. Choi­sis­sant de créer des per­son­nages dont l’identité se dérobe, le film lui-même reste à la sur­face de son pro­pos, les per­son­nages bien­tôt engloutis à leur tour dans le silence, sans qu’on ait vrai­ment su quoi que ce soit sur eux.