Copro­duit par Ger­al­do Her­rero (Le Principe d’Archimède), coécrit par Mateo Gil (col­lab­o­ra­teur réguli­er d’Ale­jan­dro Amenábar), adap­té d’une pièce de théâtre en lieu unique, La Méth­ode s’an­nonce comme un huis clos à l’at­mo­sphère étrange et délétère, por­teur d’un pro­pos social per­ti­nent. L’in­trigue évoque une vari­a­tion “entre­prise” des Dix Petits Nègres. Sept cadres en recherche d’emploi sont invités au même ren­dez-vous au siège madrilène d’une multi­na­tionale, le jour même d’une man­i­fes­ta­tion mon­stre des alter­mon­di­al­istes dans la cap­i­tale. Sous la tutelle d’un recru­teur invis­i­ble com­mu­ni­quant par ordi­na­teur et de son énig­ma­tique assis­tante, ils doivent pass­er col­lec­tive­ment une suite de tests de réflex­ion, de com­mu­ni­ca­tion et de pris­es de déci­sion — une méth­ode venue des États-Unis — les amenant à s’élim­in­er les uns les autres, le dernier en lice acquérant le poste con­voité… S’en­suiv­ront cog­i­ta­tions, trac­ta­tions, manip­u­la­tions men­tales, para­noïa (sont-ils filmés ? l’un d’eux n’est-il pas à la sol­de de leur recru­teur ?), et autres coups tor­dus et rebondisse­ments, le degré de scrupule et de dig­nité humaine étant vari­able d’un can­di­dat à l’autre. Tan­dis que dehors, les rues s’en­flam­ment… On assiste ain­si à une fable sur la course à la réus­site et à la résur­gence des instincts pri­maires de l’être humain qui en découle, le film avançant au gré des coups de Jarnac, des révéla­tions peu reluisantes et des can­di­dats quit­tant la salle com­mune la tête basse — une vari­a­tion comme d’autres sur le thème “l’homme est un loup pour l’homme”.

Si ce proces­sus d’élim­i­na­tion se mon­tre par­fois d’une rel­a­tive finesse psy­chologique (voir les inter­ven­tions de la char­mante mais red­outable assis­tante), sa mécanique pure, qui est aus­si celle du réc­it, prend fréquem­ment le pas sur le fond. Ce n’est pas for­cé­ment un mal, hélas, car ce fond, l’é­tude des rap­ports soci­aux con­flictuels, se révèle dans l’ensem­ble d’une triv­i­al­ité déce­vante, flir­tant même avec la vul­gar­ité. Pour exem­ple, cette épreuve en forme de jeu de rôle sur le thème “organ­isons la vie après la fin du monde” dégénère en illus­tra­tion car­i­cat­u­rale du retour de l’homme à ses pires pen­chants, où écla­tent grossière­ment les ten­ta­tions fas­cistes et sex­istes. Pire : suite à un nœud sen­ti­men­tal con­venu noué au début, c’est le vaude­ville qui se mêle bien­tôt de la par­tie, avec intrigues dans les toi­lettes en sus, ce qui don­nera lieu plus tard à une grotesque sor­tie de scène… Nou­velle illus­tra­tion grossière du retour de l’homme à ses instincts pri­maires.

“Aux confins de l’humanité”

La mise en scène pous­sive ne fait rien pour don­ner de la per­spec­tive à cet ensem­ble peu reluisant : aucune util­i­sa­tion du décor qua­si unique, usage paresseux du champ-con­trechamp, éclairage jaunâtre et mon­tage par­fois erra­tique (deux plans mal­adroits pour mon­tr­er un homme se ser­vant un jus d’o­r­ange…). Tout au plus se per­met-il d’« encadr­er » son film de quelques clins d’œil com­plaisants à Bri­an De Pal­ma et à son tra­vail sur le voyeurisme : au début le split screen — d’abord cen­sé mon­tr­er plusieurs can­di­dats en par­al­lèle, pour ensuite frac­tion­ner inutile­ment la même image d’E­d­uar­do Nor­ie­ga sur sa moto — et à la fin la vision de Najwa Nim­ri sur plusieurs écrans vidéo… Cette paresse de la mise en scène trahit l’ab­sence de point de vue ciné­matographique du réal­isa­teur sur son sujet. Jamais Piñey­ro ne tire par­ti des con­fronta­tions sociales — et sex­uelles — qui écla­tent dans ce milieu clos. De même, il se mon­tre peu inspiré par la mise en par­al­lèle de la vio­lence du libéral­isme, qui éclate dans la pièce et retranche les can­di­dats aux con­fins de l’hu­man­ité, et la vio­lence des man­i­fes­ta­tions alter­mon­di­al­istes au pied de l’im­meu­ble, qu’on ne perçoit qu’épisodique­ment en bruit de fond à tra­vers un dou­ble vit­rage. Ses per­son­nages lâchent bien quelques allu­sions à la sit­u­a­tion socio-économique inquié­tante de l’Ar­gen­tine, et cela sem­ble suf­fire aux yeux des auteurs pour com­pléter une œuvre engagée et per­ti­nente…

Dif­fi­cile d’être indul­gent avec une œuvre artis­tique qui pré­tend avancer un dis­cours fort en se com­plaisant à ce point dans la médi­ocrité.