Alors que la Ser­bie se fait de plus en plus nation­al­iste aux vues des dernières élec­tions lég­isla­tives, Car­la Del Ponte n’a plus que quelques mois avant la fer­me­ture du Tri­bunal de La Haye. Dix ans lui avaient été don­nés pour tra­quer et juger les prin­ci­paux crim­inels d’une guerre sanglante dans l’an­ci­enne région com­mu­niste de Tito. Mar­cel Schüp­bach a suivi la mag­is­trate pen­dant un an, et, par un mon­tage tout à fait linéaire, dévoile les trac­ta­tions que la jus­tice se doit d’or­gan­is­er pour exis­ter, et les mul­ti­ples entrav­es qui lui sont faites en per­ma­nence.

Car­la Del Ponte, la femme la plus pro­tégée au monde… une voiture tein­tée et quelques gardes du corps ne font pas le poids face aux enjeux poli­tiques et inter­na­tionaux que représente la con­sti­tu­tion d’un tri­bunal inter­na­tion­al, sorte de Nurem­berg de la guerre d’ex-Yougoslavie. On a beau­coup décrit Car­la Del Ponte comme une autori­taire sans peur et sans reproche, c’est surtout une femme pas­sion­née, engagée, et brûlant de ren­dre jus­tice aux familles rescapées du mas­sacre de Sre­breni­ca que l’on voit à l’écran. Mais c’est aus­si une per­son­nal­ité très seule dans un tour­bil­lon judi­ci­aire et poli­tique.

Mar­cel Schüp­bach s’at­tache tout d’abord à mon­tr­er le tra­vail quo­ti­di­en de la juge : les réu­nions, les débats en interne sur la présence de Car­la Del Ponte aux com­mé­mora­tions de Sre­breni­ca, jugées finale­ment trop émo­tion­nelles pour qu’un mag­is­trat s’y rende en tant que mag­is­trat. Son tra­vail tient avant tout de la com­mu­ni­ca­tion : pour que la Croat­ie livre Gotov­ina, il fau­dra faire miroi­ter une entrée dans l’U­nion européenne, et ren­dre compte des avancées de l’en­quête aux instances de l’UE. Ses rap­ports avec la Ser­bie sont plus com­plex­es : si le gou­verne­ment entend aider le tri­bunal à livr­er Karadz­ic et Mladic, il ne faut pas oubli­er que cer­tains sont con­sid­érés comme des héros nationaux, et que leurs arresta­tions pour­raient empêch­er une réélec­tion. La jus­tice inter­na­tionale n’est pas tou­jours plus forte que la poli­tique intérieure de Bel­grade puisque le pre­mier crim­inel de guerre traqué, Mladic, n’a tou­jours pas été arrêté alors que le man­dat de Car­la Del Ponte s’ar­rête en sep­tem­bre 2007.

Mais ce qui frappe égale­ment dans ce doc­u­men­taire tient aux rap­ports de force qui se créent entre les grandes instances inter­na­tionales et le tri­bunal. Alors que l’UE pour­suit rel­a­tive­ment son aide théorique au TPY, celui-ci n’a ni police ni pos­si­bil­ité de recherche lui-même. Il rend la jus­tice mais reste dépen­dant des états et de leur bonne ou mau­vaise volon­té. De même, lorsque Car­la Del Ponte se rend à New York et à l’ONU, elle com­prend rapi­de­ment que la pri­or­ité est à l’Afghanistan et, plus tard, à l’I­rak, et qu’elle devra faire seule. La jus­tice inter­na­tionale est, certes, tou­jours la jus­tice des vain­queurs, mais lorsque ces vain­queurs aban­don­nent la par­tie, que reste-t-il ? Pas grand-chose, si ce n’est la force d’une femme et d’une équipe qui con­tin­u­ent à qué­man­der une aide poli­cière, une aide poli­tique, pour servir une cause.

La Liste de Car­la reste tou­jours neu­tre face à son objet : pas d’ha­giogra­phie ou d’héroï­sa­tion de la juge et de ses com­pars­es. Il ne s’in­ter­dit cepen­dant pas quelques entre­tiens avec Car­la Del Ponte ou des mem­bres du tri­bunal qui livrent, avec une vérité effrayante, l’ex­tra­or­di­naire dif­fi­culté d’établir, en fait, un droit inter­na­tion­al. À l’heure où l’ONU ne peut plus empêch­er les con­flits, à l’heure aus­si où l’idée même de « guer­res justes » est à remet­tre en per­ma­nence en ques­tion dans son util­i­sa­tion patri­o­tique ou nationale, on ne peut que se per­suad­er que l’ac­tu­al­ité brûlante de l’I­rak ne doit pas faire oubli­er que cer­tains con­flits, antérieurs et pour­tant très proches, n’ont pas tout à fait été réglés. Le doc­u­men­taire est sim­ple, sera prob­a­ble­ment trop neu­tre ou trop plat pour les ama­teurs de brûlots poli­tiques à sen­sa­tion, mais reste un témoignage impor­tant de la dif­fi­culté de ren­dre la jus­tice quand les intérêts nationaux, inter­na­tionaux et mémoriels diver­gent.