Critikat
© Dulac Distribution
Affiche de La Ligne bleue

La Ligne bleue

de Marie Dumora

La cicatrice extérieure

par Stratis Vouyoucas

Depuis plus de vingt ans, Marie Dumo­ra mène une explo­ration doc­u­men­taire dans l’est de la France qui l’a con­duite à effleur­er cer­tains trau­ma­tismes liés à l’Occupation (comme la dépor­ta­tion des Yénich­es dans Belin­da, sor­ti en 2018). C’est sur l’un d’entre eux que se con­cen­tre son dernier film, La Ligne bleue, en faisant ressur­gir la « cica­trice rose » qu’avait lais­sée la car­rière de gran­it du camp du Struthof (le seul camp de con­cen­tra­tion établi sur le sol français), désor­mais recou­verte par la végé­ta­tion. La ques­tion de la mémoire s’entrelace avec celle de la topogra­phie : il s’agit, à tra­vers la parole des témoins directs ou indi­rects, d’exhumer le sou­venir enfoui d’une vio­lence presque effacée, celle du camp de Natzweil­er (plus con­nu sous le nom de camp du Struthof) implan­té en 1941 en Alsace, alors annexée au Troisième Reich. Le camp et la route qui y con­duit furent con­stru­its par les déportés eux-mêmes, con­traints au tra­vail for­cé dans la car­rière. Env­i­ron 52 000 per­son­nes ont été détenues dans l’un des camps du com­plexe de Natzweil­er, et au moins 17 000 y ont péri.

Les témoignages se con­fron­tent ain­si aux paysages et per­me­t­tent aux images du passé de se super­pos­er à celles du présent pour révéler une réal­ité enfouie, mais tou­jours vivace, comme la route qui con­tourne le vil­lage et sin­ue désor­mais au cœur de la forêt. Si la démarche rap­pelle, toutes pro­por­tions gardées, celle de Claude Lanz­mann dans Shoah, on peut regret­ter que la mise en scène ne soit pas tout à fait à la hau­teur de ce tra­vail de recherche et des témoignages, dont cer­tains sont boulever­sants. Le film est un peu trib­u­taire du dis­posi­tif de Marie Dumo­ra (caméra portée, objec­tif 50 mm) qui per­met de créer des bulles d’intimité avec les per­son­nes inter­rogées, mais ne parvient pas tout à fait à met­tre visuelle­ment en per­spec­tive la rela­tion des réc­its aux paysages. Le film a néan­moins pour mérite de (re)mettre en lumière cet épisode mécon­nu de notre His­toire et les for­mi­da­bles élans de sol­i­dar­ité et de fra­ter­nité de cer­tains vil­la­geois alsa­ciens envers les déportés (allant du petit geste de char­ité jusqu’à de véri­ta­bles his­toires d’amour), à une péri­ode où la lâcheté, l’indifférence, la néga­tion de l’autre ont pour­tant bien sou­vent été de mise.

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