Ce film provo­qua un vrai scan­dale à sa sor­tie en 1973. Fer­reri heurte une nou­velle fois la morale bour­geoise en dépeignant ses vices, sa déca­dence. Au cours de ce «sémi­naire gas­tronomique», toutes les scènes con­courent à dénon­cer une classe sociale qui vit pour manger et non qui mange pour vivre. Une his­toire d’une ter­ri­ble actu­al­ité dans nos sociétés sur-ali­men­tées.

Qua­tre amis se réu­nis­sent un week-end dans le manoir de l’un d’eux, Philippe, pour manger. Il ne s’ag­it pas pour eux de se retrou­ver autour de dîn­ers et partager le plaisir des retrou­vailles, mais de bien manger pour manger. La nour­ri­t­ure est présen­tée dans une pro­fu­sion qui provoque la nausée. L’ar­rivée des vian­des avec la présen­ta­tion solen­nelle de cha­cun des morceaux de gibier annon­cent trois ans après les repas pan­ta­gruéliques d’Astérix et Obélix (Les 12 Travaux d’Astérix, 1976). Mais dans La Grande Bouffe, aucune des scènes ne ressor­tit au genre fan­tas­tique – à part peut-être la dernière scène du bétail mort entassé dans le jardin du manoir, sur les march­es et jusque dans les arbres. La représen­ta­tion ciné­matographique est des plus réal­istes. Les hommes sont filmés dans leur quo­ti­di­en qu’ils quit­tent pour se retrou­ver dans cette belle demeure, lieu de leur orgie: Philippe est juge, Mar­cel­lo est pilote, Ugo est cuisinier, Michel est présen­ta­teur à la télévi­sion (remar­quons que le par­ti pris réal­iste con­fère aux per­son­nages les mêmes prénoms que ceux des comé­di­ens). Les repas sont somptueux, raf­finés, pré­parés et servis avec art par le chef Ugo. Assis, debout, couchés, dans toutes les pièces, ils man­gent, ils man­gent, et ce jusqu’à l’écœure­ment, jusqu’à la mort. Les scènes s’en­chaî­nent sans qu’il y ait vrai­ment pos­si­bil­ité de repérage chronologique, bien que le brouha­ha de voix et de cris d’en­fants de l’é­cole, voi­sine du manoir, dans la dernière scène prévi­enne du début de la semaine. Le week-end s’est peut-être achevé mais le temps s’est effacé au prof­it de l’orgie mas­ti­ca­toire et sex­uelle.

Car le sexe est bien le thème qui se sura­joute et finit très vite par se mêler cra­puleuse­ment à ces repas d’o­gres. D’abord, parce que chaque per­son­nage est présen­té par ses fan­tasmes. Michel dès son entrée dans le manoir fou­ette une stat­ue de femme (plus tard, il jet­tera de la nour­ri­t­ure sur le corps d’une pros­ti­tuée), Mar­cel­lo quant à lui caresse per­verse­ment une stat­ue grecque cal­lipyge. Celui-ci se proclame obsédé sex­uel (mais il est aus­si le per­son­nage le plus tor­turé) et con­voque dès le pre­mier soir trois pros­ti­tuées afin de sat­is­faire, aus­si, ses envies sex­uelles. Sexe et nour­ri­t­ure ne font plus qu’un dans les corps enlacés. Pour­tant, aucune scène scan­daleuse à pro­pre­ment par­ler. La provo­ca­tion va au-delà de la représen­ta­tion de l’acte sex­uel. La nudité du corps filmé dans sa total­ité s’as­sim­i­le bien vite à la chair des gibiers. Le malaise tient aus­si du mau­vais goût assumé par Fer­reri qui sonorise à l’ex­cès les émis­sions de gaz intestin­aux, les éruc­ta­tions, bruyantes et revendiquées. La nour­ri­t­ure est con­som­mée sauvage­ment mais elle est aus­si jetée par les fenêtres. Mar­co Fer­reri dénonce le train de vie bour­geois dans un por­trait pail­lard et vul­gaire. On est très loin du raf­fine­ment et de la pré­ciosité de cette classe sociale. À l’hori­zon, il s’ag­it aus­si de dénon­cer la van­ité d’une société gorgée d’ex­cès et par­mi lesquels, « le corps [est] van­ité des van­ités », dira Michel.

Les thèmes se nouent entre eux et sont peut-être con­cen­trés dans le per­son­nage d’An­dréa, la maîtresse d’é­cole, invitée un peu par hasard. Insti­tutrice, mère, amante, nourri­cière et per­verse à la fois, Andréa sym­bol­ise pour ces hommes «La Femme». Il n’est donc pas sur­prenant que Philippe, lequel au réveil se fait don­ner la bec­quée par sa vieille nounou tout en lui baisant les seins, la demande en mariage. Mais c’est à tous que l’in­sti­tutrice portera ses atten­tions mater­nelles et sex­uelles. Gros per­son­nage, elle fait fig­ure d’o­gresse à côté des minces, et presque décharnées, pros­ti­tuées (encore une manière de dénon­cer les dif­férences sociales). Mais le dis­cours de classe est dépassé par ce per­son­nage incar­nant à lui tout seul le Plaisir. Pute et Mère sont les deux pôles entre lesquels la féminité erre depuis les per­son­nages bibliques de Mag­dale­na et de Marie. Andréa, mère des trois hommes qu’elle surnomme avec des diminu­tifs enfan­tins, sera celle qui les accom­pa­g­n­era vers la mort. Mais Andréa est très sou­vent filmée en coupe por­trait afin de mon­tr­er au plus près le plaisir qu’elle ressent en mangeant, en faisant l’amour. Nour­ri­t­ure, Sexe (et aus­si l’Art) con­stituent pour la psy­ch­analyse les moteurs poly­mor­phes d’un même plaisir/désir. La Grande Bouffe dépasse à ce point la seule dénon­ci­a­tion de la classe bour­geoise, que cela per­met au film de demeur­er con­tem­po­rain des épo­ques qu’il tra­verse. Qui est La Femme? Doit-on met­tre des lim­ites aux plaisirs ter­restres? Où plac­er sa morale? La Cul­pa­bil­ité (nom­mée A Dirty Shame par John Waters) ver­sus la jouis­sance ici-bas avant de mourir; autant de notions qui posent encore ques­tions et débats.