La sin­gu­lar­ité d’Isabelle Hup­pert tient aujourd’hui beau­coup au détache­ment que ménage son jeu ; tou­jours au cen­tre et en même temps en léger décalage par rap­port à ceux qui l’entourent, elle est présente sans tout à fait être pleine­ment là – ce « c’était moi mais ce n’était pas moi » qu’explorait dra­ma­tique­ment Abus de faib­lesse de Cather­ine Breil­lat. Tout passe par des petits gestes et des into­na­tions éton­nantes : ce fameux « Ah ! » qui est devenu sa mar­que de fab­rique, son entrain presque bur­lesque à mimer la sur­prise quand son amant lui révèle une fleur qu’il cachait der­rière son dos, ou encore ses regards ambi­gus, comme si elle regar­dait de très loin ses inter­locu­teurs, d’un lieu con­nu d’elle seule, inac­ces­si­ble à ceux qui parta­gent sa vie. En cela, le point de départ comique de La Daronne est promet­teur : Hup­pert y campe Patience, une flic au passé tortueux (fille et veuve d’individus qui, eux, ne sont pas tou­jours restés dans les clous de la légal­ité), qui offi­cie en tant que tra­duc­trice arabe-français pour la brigade des stups. Un con­cours de cir­con­stance la met sur le chemin d’un impor­tant stock de cannabis qu’elle décide d’écouler. Déguisée à l’aide d’un niqab et d’épaisses lunettes de soleil, elle devient la « daronne », une baronne de la drogue parisi­enne qui fait tourn­er en bour­rique policiers et deal­ers. Elle est aus­si la seule blanche de l’immeuble dans lequel elle vit, où ne logent que des familles asi­a­tiques (le film tire de cette par­tic­u­lar­ité le meilleur per­son­nage comique de l’intrigue, Madame Fo, la cheffe des lieux et miroir de Patience) – bref, c’est un chien au milieu d’un jeu de quilles, que Jean-Paul Salomé organ­ise à mi-chemin entre la comédie et le film polici­er, pour un résul­tat qui tient toute­fois moins de la comédie poli­cière que policée.

C’est que cet embranche­ment de fils pro­duit tout de même peu de trou­ble, à l’exception de quelques scènes où Hup­pert, dans son nou­veau cos­tume, con­cur­rence la presta­tion d’Isabelle d’Adjani dans Le Monde est à toi, dont le per­son­nage repo­sait grosso modo sur le même décalage, avec une out­rance toute­fois plus pronon­cée. L’écrin qui accueille Hup­pert manque assuré­ment de con­sis­tance, au point que l’actrice donne par­fois l’impression de jouer un peu seule (ou avec son chien), Hip­po­lite Girar­dot et les autres se con­tentant de lui ren­voy­er la balle. À ce titre, il n’est pas très éton­nant que sa seule parte­naire de jeu notable, Madame Fo (Jade-Nad­ja Nguyen), soit, selon ses pro­pres mots, « un peu elle en chi­noise », comme si rien, à part son reflet défor­mé, ne pou­vait un peu trou­bler l’empire de la comé­di­enne sur ce film peu inspiré qui peine à tir­er autre chose de sa propo­si­tion qu’un (petit) one-woman-show.