Tourné au sein de la tribu amérin­di­enne des Yanoma­mi dans la jun­gle ama­zoni­enne, La Chute du ciel se présente comme une sorte de réponse aux films ethno­graphiques hérités de l’approche de Jean Rouch. Si cette dernière a pro­duit de beaux films, elle présente l’écueil d’adopter tou­jours un regard occi­den­tal et un cer­tain didac­tisme que cherchent ici à con­tourn­er Eryck Rocha et Gabriel Carneiro da Cun­ha. Les cinéastes brésiliens visent plutôt à immerg­er le spec­ta­teur dans la vie d’une tribu, en lais­sant aux autochtones une place motrice, pour filmer leur quo­ti­di­en et quelques-uns de leurs rites. Tan­dis que cer­tains ont con­tribué matérielle­ment à l’image et au son lors du tour­nage, d’autres se sont relayés der­rière le micro pour l’enregistrement de voix off. En découle la recherche d’une forme « décolo­niale » dont le regard éman­erait, sans sur­plomb, de l’intérieur même de la com­mu­nauté ici doc­u­men­tée.

Il s’agit, le temps de la pro­jec­tion, de partager le point de vue des Yanoma­mi sur le monde, voire d’éprouver ce qu’ils ressen­tent. Ain­si d’une scène où les chamans con­som­ment un psy­chotrope sacré : le mon­tage devient alors qua­si liq­uide, au gré de longues et étranges surim­pres­sions. C’est un exer­ci­ce de dis­so­ci­a­tion que pro­pose le film au « peu­ple de la marchan­dise » (c’est-à-dire nous), avec lequel les Yanoma­mi sont oblig­és d’interagir de plus en plus fréquem­ment. Si la struc­ture se mon­tre par­fois volon­taire­ment décousue, afin de se détach­er des formes de nar­ra­tion majori­taires, la dimen­sion mil­i­tante, qui occupe une impor­tance crois­sante, fait tout de même office de fil directeur. La pein­ture des men­aces qui pèsent sur la vie des indigènes (exil for­cé, mal­adies, perte pro­gres­sive de leur cul­ture, etc.) s’entremêle avec celle des rit­uels et des visions mys­tiques pour don­ner une per­spec­tive plus large au tableau. Ces deux ver­sants se croisent près de la fin du film avec un extrait de La Nature d’Artavazd Pelechi­an, com­posé d’images en noir et blanc de cat­a­stro­phes cli­ma­tiques et de destruc­tions à tra­vers le monde. La cita­tion revêt certes un aspect un peu sco­laire (le recours au maître), mais elle s’insère surtout dans une logique sin­gulière : la lutte pour la survie des Yanoma­mi n’a plus seule­ment à voir avec la dévas­ta­tion de la forêt ama­zoni­enne, mais avec celle de la planète entière. Nous parta­geons après tout le même ciel.