La Chanteuse de tan­go voudrait nous faire com­pren­dre que chez les vrais artistes, les artistes de cœur, il n’ex­iste pas de fron­tière entre la scène et la vie. Pour eux, tout est scène, tout est vie. La douleur qu’ils chantent serait pré­cisé­ment celle qui naît au plus pro­fond de leurs tripes. Mouais. N’échap­pant pas tou­jours à son dis­cours béat sur la vie d’artiste, le film de Diego Martínez Vig­nat­ti est fréquem­ment sauvé par une belle audace formelle.

Le troisième long-métrage du cinéaste et chef-opéra­teur Diego Martínez Vig­nat­ti se pro­pose d’ex­plor­er les rap­ports entre l’Art et la Vie. Dans la Vie, il arrive qu’on se fasse pla­quer par celui qu’on aime. Ça fait mal. Dans l’Art, il existe une musique qui par­le de cette douleur : le tan­go. Imag­inez main­tenant qu’en un seul per­son­nage de femme, on réu­nisse le chant du tan­go et l’ex­péri­ence douloureuse de la trahi­son. Une femme aban­don­née qui serait amenée à ressen­tir, dans sa vie intime, ceci pré­cisé­ment qu’elle inter­prète sur scène. De quoi soulever con­join­te­ment les éclus­es de l’Art et de la Vie, pour laiss­er leurs eaux fougueuses se ren­con­tr­er et se fon­dre en une seule et même pas­sion.

Ce faisant, Martínez Vig­nat­ti con­clut trop rapi­de­ment de cet excé­dent d’âme bien con­nu du tan­go à une vérité pro­fonde de la douleur d’He­le­na, mince et nerveuse chanteuse de Buenos Aires. Il se repose sur la pas­sion imma­nente de la musique argen­tine pour jus­ti­fi­er les com­porte­ments exces­sifs de son héroïne. Parce que c’est comme ça, le tan­go : ça débor­de, ça bout. En s’en­gouf­frant dans cette tau­tolo­gie de la sen­si­bil­ité, le film esquive une autre vérité du tan­go, qui tient à la puis­sance de ses arti­fices. On la déniche pour­tant partout : dans ces robes pail­letées aux couleurs cri­ardes, ce maquil­lage out­ranci­er, ces talon­nettes, ces san­glots maîtrisés dans la voix, jusque dans la syn­cope appuyée de sa ryth­mique. Tout plaide pour une médi­a­tion par l’ar­ti­fice (et sa fonc­tion cathar­tique) entre la douleur et son expres­sion scénique. Or, l’ar­ti­fice – la tech­nique – soule­vait une ques­tion bien plus stim­u­lante que cette pseu­do-vérité du ressen­ti : le cir­cuit de la croy­ance entre l’artiste et son pub­lic.

Au lieu de cela, le film s’in­stalle dans un sur­régime de la pas­sion qui con­duit Hele­na à quit­ter les couleurs cha­toy­antes de Buenos Aires pour étein­dre son feu ardent dans la gri­saille nat­u­ral­iste des côtes français­es. Pas éton­nant qu’un film qui refuse à ce point le para­doxe sur le comé­di­en – « Je pré­tends que c’est la sen­si­bil­ité qui fait les comé­di­ens médiocres », écrivait Diderot – fraye à ce point avec les clichés sur la com­mu­nauté de cœur des artistes, ces êtres hyper­sen­si­bles, francs du col­lier. L’Art et la Vie com­mu­ni­quant à l’en­droit des pas­sions, le film fait l’éloge de per­son­nages entiers, au car­ac­tère fort, por­tant la souf­france ou leur expéri­ence de la vie – c’est la même chose – comme un orgueil (le père d’He­le­na, son maître de tan­go, les musi­ciens au vis­age bur­iné de la fin). Il y a là comme un chan­tage au vécu qui pend au nez des artistes (les gens vrais).

Ceci dit, par sa vivac­ité formelle – ses grands aplats de couleur, sa con­cep­tion dynamique du plan, ses audaces ryth­miques, sa forte sen­si­bil­ité à la lumière – La Chanteuse de tan­go parvient à sec­ouer suff­isam­ment ses clichés pour délivr­er, à l’ar­raché, une belle « pas­sion », juste­ment : le par­cours de douleur d’une femme trompée, qui va douce­ment vers l’a­paise­ment. S’in­scrivant dans la sub­jec­tiv­ité de son per­son­nage, Martínez Vig­nat­ti joue de sub­tils décolle­ments spa­tio-tem­porels où se mêlent par­al­lèle­ment les deux des­tins pos­si­bles d’He­le­na : la pour­suite de sa car­rière en Argen­tine et sa recon­ver­sion en France. Dans ces moments-là, où le doute appa­raît, le film décolle, oubliant enfin la masse de ses pré­sup­posés pour laiss­er le ciné­ma faire.