On est inqui­et pour Syd­ney Pol­lack. Si depuis Out of Africa, en 1986, il enchaîne la réal­i­sa­tion de films médiocres sans intérêt, de La Firme (1992) à L’Om­bre d’un soupçon (1999), L’In­ter­prète est car­ré­ment mau­vais. Pour­tant Pol­lack l’ac­teur a témoigné dans ses choix d’un goût éclairé, tra­vail­lant par exem­ple avec Robert Alt­man (The Play­er) et Stan­ley Kubrick (Eyes Wide Shut).

L’In­ter­prète est un thriller poli­tique diplo­ma­tique, con­finé dans les bureaux de l’ONU. Pre­mier film tourné au siège new-yorkais des Nations Unies, alors que le grand Hitch­cock avait été con­traint de recon­stituer le décor pour La Mort aux trouss­es, c’est un Sean Penn dans son éter­nel rôle de flic mélan­col­ique, ici endeuil­lé, l’œil lar­moy­ant et le whisky jamais loin de la gâchette, qui a pour tâche de pro­téger Nicole Kid­man, inter­prète poly­glotte glaciale, qui a vent d’un com­plot visant à assas­sin­er un chef d’É­tat africain. Et comme tout n’est pas si sim­ple, on apprend au fil de l’in­trigue que Kid­man est en fait africaine, et que son his­toire famil­iale est intime­ment liée à ce dic­ta­teur. Un sus­pense érein­tant plein de rebondisse­ments com­plète­ment improb­a­bles en per­spec­tive. Le scé­nario, mal fini et peu sub­til, fait d’a­vance plan­er la men­ace du com­plot interne à fins idéologiques et médi­a­tiques, et même si on vous épargn­era le dénoue­ment, sachez qu’il n’est pas néces­saire d’en­dur­er les deux heures de sen­ti­men­tal­isme pour résoudre cette affaire. Pol­lack nous arrache des larmes dans des scènes vul­gaire­ment pro­longées et étirées à coup de voix off, dont celle du frère de l’in­ter­prète alors qu’elle vient d’ap­pren­dre sa mort (« je m’oc­cu­perai de toi » dit-il dans un souf­fle) et d’une bande son à class­er dans les annales des musiques minables hol­ly­woo­d­i­ennes, qui n’est pas sans rap­pel­er les séries B peu­plées de Bran­don et de Pamela. Évidem­ment une intim­ité se crée entre les per­son­nages, et le film mène aus­si sa ten­sion sur la pos­si­bil­ité d’une his­toire qui n’au­ra pas lieu à l’écran, tous « per­dus dans la tra­duc­tion » (des langues, des sen­ti­ments et des pul­sions) qu’ils sont. Et alors que Pol­lack s’est entouré d’un chef-opéra­teur qui a dirigé la pho­togra­phie de Chris Cun­ning­ham, Jean-Pierre Jeunet et Bertoluc­ci, l’esthé­tique du film, en dehors des pre­miers plans au goût d’Afrique, remar­quables du point de vue de la lumière et de l’or­gan­i­sa­tion géométrique de l’im­age, est totale­ment imper­son­nelle, mal­gré les audaces et les pos­si­bil­ités qu’of­frait la salle de réu­nion onusi­enne.

Pour une con­fig­u­ra­tion hol­ly­woo­d­i­enne ce film est par­ti­c­ulière­ment mau­vais, du mono­lithisme des per­son­nages à la plat­i­tude des images en pas­sant par le désert ana­ly­tique. Pour un thriller, on arrête de retenir son souf­fle après quinze min­utes de film tant l’a­gace­ment dû à l’ac­cu­mu­la­tion de clichés scéno­graphiques et filmiques prend le dessus. Sans compter que L’In­ter­prète, des tré­mo­los dans la voix, s’in­surge con­tre les dic­tatures et prône le pou­voir des mots face à la force, dans un con­sen­sus qui ne fait pas dans le détail ni dans la péd­a­gogie.