On ne peut pas nier à Frédéric Beigbed­er son amour du ciné­ma. Il l’a démon­tré pen­dant huit ans à la tête de l’émission de Canal +, Le Cer­cle, dernier lieu télévi­suel de débat cri­tique sur le sep­tième art. Out­re de mul­ti­ples caméos effec­tués de-ci de-là, deux de ses romans ont été déjà adap­tés sur grand écran, l’un réal­isé par Jan Kounen, l’outré mais pas inin­téres­sant 99 Francs, et la comédie roman­tique lamb­da L’amour dure trois ans, réal­isée par ses soins. C’est au tour d’Au sec­ours par­don de devenir un long-métrage. Jan Kounen devait à l’origine le réalis­er, mais fâché avec le pro­duc­teur Ilan Gold­man, il a finale­ment lais­sé Frédéric Beigbed­er s’atteler à la tâche.

Copier-coller

Le film se veut comme une suite des aven­tures d’Octave Parango, le héros de 99 Francs, cette fois non plus con­cep­teur-rédac­teur dans la pub­lic­ité mais en quête de nou­veaux man­nequins pour un grand groupe de mode. Exit Jean Dujardin dans le rôle du pré­ten­tieux tête à claques, et bien­v­enue à Gas­pard Proust qui inter­pré­tait déjà un sim­ili-Beigbed­er dans L’amour dure trois ans. Dès ce stade, il y a légère mal­donne, car 99 Francs se ter­mi­nait par l’implosion du per­son­nage d’Octave. Le voir qua­si­ment revenu à son point de départ, celui de l’arriviste accro à la cocaïne et ama­teur de chair fraîche, crée une bien étrange faille spa­tio-tem­porelle. L’impression d’un reboot qui ne dirait pas son nom est ren­for­cé par le fait que L’Idéal repro­duit le même canevas que 99 Francs.

Les deux films com­men­cent par la présen­ta­tion à grand ren­fort de voix-off et d’adresses à la caméra des us et cou­tumes d’une entre­prise cher­chant à capter du temps de cerveau disponible (la pub­lic­ité pour 99 Francs, la mode pour L’Idéal). Puis un acci­dent de par­cours fait dérap­er la belle machine cap­i­tal­iste (un spot refusé pour 99 Francs, la sex­tape d’une top-mod­el pour L’Idéal). Petit à petit, une his­toire d’amour très fleur bleue se noue, et un pro­jet révo­lu­tion­naire utopique s’élabore pour met­tre à bas le sys­tème dénon­cé. Quant au final, il prend dans 99 Francs comme dans L’Idéal des allures de robin­son­nade fan­tas­mée. Bref, à quelques nuances près, la suite est un pur et sim­ple copi­er-coller du film ini­tial.

Laideur

L’intérêt de la démarche laisse quelque peu dubi­tatif au vu des faib­less­es struc­turelles de L’Idéal. Les noms s’additionnent au scé­nario mais celui-ci ne délivre que des punch­lines et des apho­rismes faciles. Si ce n’est un bref rap­pel assez osé du passé col­lab­o­ra­tionniste des fon­da­teurs du groupe L’Oréal – bien enten­du visé par les flèch­es de Frédéric Beigbed­er der­rière le joli titre L’Idéal –, jamais le script n’atteint le degré de provo­ca­tion qu’il vise. Décousu, le réc­it se trans­forme en une suc­ces­sion de sketch­es, d’où émerge seule­ment un Jonathan Lam­bert presque inquié­tant dans un rôle de femme très mas­cu­line.

L’échec du scé­nario est au dia­pa­son du fatras visuel du film. On peut ne pas aimer Jan Kounen, mais il avait au moins pour 99 Francs un style affir­mé, même si celui-ci lorgnait beau­coup vers Ter­ry Gilliam. Dans L’Idéal, pho­tographié par un Gilles Porte dont on se demande ce qui l’a poussé à se lancer dans une telle galère, tout n’est qu’approximation. Le film débute sur un plan-séquence qui n’a pas d’autre sens que de faire un joli mou­ve­ment de caméra. Il n’y a pas vrai­ment d’idée der­rière, qui jus­ti­fie pleine­ment ce choix. La ges­tion des décors est du même ton­neau, aléa­toire, et jamais les per­son­nages ne parvi­en­nent à vrai­ment les habiter. Ils se trou­vent comme posés à l’intérieur du cadre. Le parox­ysme du n’importe quoi est atteint dans une séquence de fête dans la vil­la d’un oli­gar­que russe où la vul­gar­ité la plus grasse et le non-sens nar­ratif absolu se tien­nent par la main pour un résul­tat absol­u­ment navrant. La présence de mon­tagnes russ­es est cen­sé ren­dre hom­mage à La Cité des femmes de Felli­ni mais les effets spé­ci­aux util­isés sont d’une laideur repous­sante comme tout droit sor­tis des années 1990.

Ce qui empêche de sor­tir de la salle totale­ment en rogne devant le spec­ta­cle fourni, c’est qu’on sent une sincérité de la part de Frédéric Beigbed­er. Dans L’Idéal, il creuse des ambiva­lences qui sont les siennes. Il ne porte pas de masque. Directeur de la pub­li­ca­tion de Lui, mag­a­zine dont les cou­ver­tures font la part belle aux man­nequins dénudés, présent dans une récente pub pour des culottes DIM qui a sus­cité la polémique car véhic­u­lant pour cer­tains des clichés sex­istes, il n’est pas dupe du sys­tème marc­hand dans lequel il évolue et qui pour lui vis­i­ble­ment ne tourne pas tout à fait rond. Il veut en être le com­men­ta­teur de l’intérieur, mais ne se donne pas tout à fait les moyens pour attein­dre cet objec­tif. Espérons qu’il s’attachera bien­tôt à l’écriture d’un scé­nario orig­i­nal, une satire bien con­stru­ite, qu’il con­fiera ensuite à un vrai cinéaste.