Après qua­tre doc­u­men­taires, plus ou moins liés à l’histoire du Chili (I Love Pinochet ou Val­paraí­so), la réal­isatrice Marcela Said se lance pour la pre­mière fois dans la fic­tion. Avec L’Été des pois­sons volants, présen­té en 2013 à la Quin­zaine des réal­isa­teurs, elle ne perd pas de vue sa cri­tique de la société chili­enne, mais elle y ajoute une poésie et un mys­tère con­stant qui font de ce pre­mier long une œuvre sin­gulière et per­tur­bante.

Don Pan­cho, riche pro­prié­taire ter­rien d’un immense domaine au Chili, décide, excédé par la présence de carpes inop­por­tunes dans son lac, de les éradi­quer. Tous les moyens sont bons, ultra­sons, cages, poi­son, même l’introduction de pira­nhas est un temps envis­agée. Cette dif­fi­cile cohab­i­ta­tion entre la famille aisée et les pois­sons se révèle rapi­de­ment la métaphore du malaise qui cou­ve entre les Blancs et la com­mu­nauté indi­enne des Mapuch­es qui vivent eux aus­si sur le ter­ri­toire. Au-delà de l’opposition facile entre rich­es et pau­vres, L’Été des pois­sons volants stig­ma­tise surtout l’incommunicabilité cul­turelle de ces deux mon­des, ceux qui envis­agent la nature comme un espace de vie et les autres, comme une pro­priété per­son­nelle. Ces ten­sions pren­nent vie à l’écran à tra­vers des séquences de molesta­tion poli­cière, d’irrespect com­plet vis-à-vis des indigènes comme ces mou­tons attaqués par le chien de Pan­cho, de moqueries et par­fois d’actes vio­lents, avec pour toute réponse l’argent comme répa­ra­tions aux torts subis.

Tan­dis qu’on suit les pas de Mane­na, la fille ado­les­cente de Pan­cho, ses déam­bu­la­tions dans la nature sont autant l’occasion de décou­vrir un envi­ron­nement mys­térieux, nim­bé de brouil­lard et de non-dits, que de suiv­re les pre­miers émois amoureux de la jeune fille. Délais­sant délibéré­ment une cri­tique frontale de la sit­u­a­tion ten­due entre les deux com­mu­nautés, la réal­isatrice préfère ponctuer son film de dia­logues par­fois dif­fi­ciles à appréhen­der car non-con­tex­tu­al­isés, per­me­t­tant au spec­ta­teur de s’imprégner d’une ambiance plus que d’être embar­rassé d’informations factuelles. En choi­sis­sant de voir ce monde par les yeux de l’adolescente, igno­rante de la sit­u­a­tion con­crète qui oppose les Chiliens blancs et les autochtones, L’Été des pois­sons volants offre le dosage idéal entre une poé­tique de la can­deur (superbe­ment mise en scène par l’entremise de cette nature hos­tile, revêche et mag­ique) et la sourde révolte qui cou­ve, chez les Mapuch­es comme chez Mane­na. Sans jamais forcer le trait par une mise en scène osten­ta­toire et démon­stra­tive, Marcela Said choisit l’esquisse plutôt que le por­trait, ter­mi­nant son film par une scène où le flou rem­place les larmes de la jeune fille. Un pre­mier essai fic­tion­nel bril­lant.