De retour sur la scène musi­cale de Kin­shasa décidé­ment prisée par les doc­u­men­taires (au sens très, très large du terme) friands d’ex­o­tisme (Ben­da Bilili !, Kin­shasa Sym­pho­ny), il y avait de quoi crain­dre un nou­veau spéci­men com­plaisant — surtout au regard du pre­mier, mak­ing-of mis­éra­biliste pas vrai­ment déguisé. Or Marc-Hen­ri Wajn­berg pro­pose un film à la fois plus hon­nête et plus retors que cela. Pro­jet de doc­u­men­taire devenu fic­tion aux allures de “docu-menteur”, Kin­shasa Kids joue avec la fron­tière entre les deux modes. Les sujets d’o­rig­ine de Wajn­berg sont des enfants des rues, rejetés par leurs familles pour divers­es super­sti­tions (on les traite de shen­gués : “sor­ciers”). Pour les besoins d’une fic­tion inspirée directe­ment de leurs his­toires indi­vidu­elles, le réal­isa­teur les a réu­nis et incités à for­mer un groupe musi­cal, les Dia­ble Aza Te (“le Dia­ble n’ex­iste pas”) ; lequel a fini par exis­ter réelle­ment, au moins pour un temps, tan­dis que des liens entre les jeunes acteurs ama­teurs se sont for­més[1]. Le côté édi­fi­ant de cette his­toire de tour­nage pour­rait faire soupçon­ner une réplique chi­chi­teuse de Ben­da Bilili ! ; on y échappe pour au moins deux raisons. D’abord, Wajn­berg a le bon goût de ne pas se met­tre en avant, de s’ef­fac­er pour laiss­er le phénomène musi­cal suiv­re son chemin ; ensuite, dans le même mou­ve­ment, c’est l’ar­gu­ment doc­u­men­taire qui s’ef­face judi­cieuse­ment der­rière la fic­tion assumée.

Néan­moins, la démar­ca­tion entre réel et fab­riqué, entre saisie de parole directe et théâ­tral­ité du jeu d’ac­teur, entre points de vue impro­visés et cal­culés de la caméra, con­tin­ue de stim­uler le film. Cela se fait sans rouerie (comme dans cette scène de toute évi­dence jouée, où une femme se met soudain à haranguer le doc­u­men­tariste fic­tif sur ses con­di­tions de vie), mais en sus­ci­tant des ques­tions qui for­cent notre vig­i­lance. Le film est-il, au bout du compte, entière­ment fic­tion­nel ou non ? Sinon, où s’ar­rête la part de réel enreg­istré (au moment où le réal­isa­teur, hors cadre, doit pay­er des policiers pour pou­voir tourn­er, peut-être) ? Ces gens jouent-ils des sit­u­a­tions réal­istes ou s’arrangent-ils (les mêmes policiers lais­sent fil­er un voleur devant la caméra) ? Qu’est-ce qui relève du témoignage sincère et de l’im­age “oblig­ée”, cliché, sur la vie à Kin­shasa ? Le film laisse flot­ter ces ques­tions, ce qui a le mérite de nous inciter en per­ma­nence à réé­val­uer notre point de vue et nos préjugés vis-à-vis de ce por­trait social.

Success-story sans complaisance

Le plus grand mérite de Kin­shasa Kids ne réside cepen­dant pas dans ces jeux de mise en scène certes habiles, mais bien dans son approche de l’his­toire humaine qu’il racon­te par ce biais. Il faut appréci­er ce respect, ce mélange de pudeur et d’ab­sence de com­plai­sance ou de pos­ture hiérar­chique (bien­veil­lance, moral­isme, ce genre de rap­port dou­teux), avec lesquels Wajn­berg filme ces enfants ten­tant, avec l’aide de quelques adultes, de trans­former leurs galères indi­vidu­elles par­fois extrêmes (la fille du groupe, 12 ans, a con­nu la pros­ti­tu­tion) en des­tin com­mun, puis en caho­teuse suc­cess-sto­ry dont les aléas déjouent nos attentes de clichés. Ain­si croit-on retomber dans une de ces com­plaisantes chroniques de la débrouille africaine ; mais les choses s’avèrent vite moins sim­plistes, avec l’im­pli­ca­tion des moti­va­tions et des croy­ances divers­es de cha­cun (voir le cas de Beb­son, sa pos­ture de foi dans le suc­cès à venir et para­doxale­ment son peu d’empressement à résoudre les prob­lèmes). Le fac­teur temps s’im­pose aus­si, avec ces ellipses qui achèvent de faire de ce des­tin com­mun une épopée laborieuse, pas toute faite, incar­née à l’écran au-delà de la repro­duc­tion d’év­i­dences, et qui a en plus la qual­ité de ne pas laiss­er notre regard pas­sif.

Notes

Notes
↑1 À not­er que la seule fille du groupe, Rachel Mwan­za, a été revue depuis dans Rebelle de Kim Nguyen, pour lequel elle a été primée au fes­ti­val de Berlin. Aux dernières nou­velles, elle envis­ageait de pour­suiv­re sa car­rière ciné­matographique.