Deux remar­ques prélim­i­naires avant de par­ler de Kaamelott, deux­ième volet, par­tie 1 – titre à ral­longe dont le saucis­son­nage dit bien à quel point la ques­tion cen­trale est ici la séri­al­ité. 1) Le style d’Alexandre Asti­er se jauge presque unique­ment à l’aune des dia­logues, dont la gouaille post-Michel Audi­ard entrelace en vérité une somme d’in­flu­ences et d’aspi­ra­tions, entre le mod­èle goscin­nyien d’Astérix (les « môssieur » ironiques et belliqueux que tonne Mer­lin relèvent de la cita­tion directe) et un goût d’abord musi­cal pour le patois et le charme suran­né d’expressions désuètes. 2) Il faudrait fer­mer un instant (mais un instant seule­ment) les yeux sur ce style pour saisir ce qui, au-delà de cette course au bon mot, con­stitue la spé­ci­ficité réelle de Kaamelott dans le champ de la fic­tion française. Pen­sée ini­tiale­ment comme un pro­gramme très court sur­fant sur le suc­cès de Caméra café et con­sorts (les pre­miers épisodes fai­saient trois min­utes mon­tre en main), la série n’a cessé ensuite de s’allonger et de s’hybrider pour ten­dre davan­tage vers l’épopée bricolée, voire le por­trait en creux d’un dépres­sif : Arthur, incar­né par Asti­er lui-même, fig­ure engoncée dans son mal-être et entourée d’une bande de pieds nick­elés irrécupérables.

La bizarrerie des deux films sor­tis jusqu’à présent et qui com­posent la moitié d’une fausse tétralo­gie en ges­ta­tion (plus exacte­ment : une trilo­gie dont le deux­ième volet serait décom­posé en deux par­ties – ce qui revient peu ou prou au même) tient à un dou­ble mou­ve­ment de bal­anci­er. D’un côté, la promesse d’une relance de la fic­tion est artic­ulée autour d’un per­son­nage qui, fon­da­men­tale­ment, n’a pas envie de repar­tir en quête de ce satané Graal. Asti­er se plaît à incar­n­er et à réin­car­n­er (c’était déjà le cas à la fin de la série) un héros qui n’en peut plus, fatigué et cabossé, inca­pable d’échap­per à la stag­na­tion. De l’autre, en bas­cu­lant vers le ciné­ma, Kaamelott déplie encore davan­tage ses sous-intrigues, comme une exten­sion sans fin de sa séri­al­ité ini­tiale, qui priv­ilé­giait aux affaires chevaleresques une suite de bifur­ca­tions par­o­diques et d’incises triv­iales. Kaamelott, deux­ième volet n’est donc pas du tout une ten­ta­tive de trans­pos­er l’imaginaire de la série vers le sep­tième art – ce que le pre­mier volet fai­sait sem­blant d’entreprendre, en pro­posant laborieuse­ment du « grand spec­ta­cle » que le petit écran n’autorisait pas avec la même ampleur. Pen­dant 2h20, Asti­er opte en l’occurrence pour de la vignette car­bu­rant à la con­ti­nu­ité dia­loguée ; on a moins l’impression de regarder un film que de binge-watch­er une sai­son, ou une moitié de sai­son du Kaamelott d’il y a quinze ans ou vingt ans.

La chose est d’autant plus curieuse qu’on se demande ce qui motive ce film en par­ti­c­uli­er. Pas une promesse d’inédit, ça, c’est cer­tain. Pas non plus un désir d’apothéose spec­tac­u­laire : le réc­it n’en finit plus de ne pas com­mencer, de cul­tiv­er son piétine­ment per­ma­nent au bout duquel s’esquisse un vague teas­ing. Dans un rare moment de sérieux, Arthur tente de « faire un effort » et de diriger les réu­nions de la nou­velle Table ronde. Il entame alors son retour aux affaires par un plaidoy­er pour une « restau­ra­tion du sen­ti­ment » (belle expres­sion) et la croy­ance en l’aventure. Mais Kaamelott, même dans ses quelques incar­tades plus dra­ma­tiques, n’a jamais véri­ta­ble­ment reposé sur cet appel grisant de l’épique ; son cœur, ce sont les comé­di­ens, qui déploient un caboti­nage effréné et histri­on­ique. Or, dans ce deux­ième volet, on a moins affaire à de véri­ta­bles numéros d’acteurs qu’à des caméos (c’est-à-dire des appari­tions jouant sur le plaisir, très relatif, des retrou­vailles ou de la recon­nais­sance) plus ou moins (mais moins que plus) inspirés. Il suf­fit par exem­ple de deux petites min­utes de Chris­t­ian Clavier, sur­jouant avec délec­ta­tion la fourberie et l’obséquiosité, pour se ren­dre compte que le seul intérêt orig­inel de Kaamelott résidait dans sa manière d’aménager un périmètre ludique pour des acteurs se prê­tant à un enfan­tin « on dirait qu’on joue » aux légen­des du Roi Arthur, sur un mode farcesque. Le prob­lème, c’est qu’au-delà de la lour­deur de l’imaginaire (qui sent fort le coup de rouge de trop et le fro­mage qui puire, pour citer le Clavier des Vis­i­teurs), on s’amuse très peu devant le bac à sable instal­lé par Asti­er, et les inter­prètes arrivant ici à faire enten­dre leur petite musique se comptent sur les doigts d’une main. Si l’on devait baragouin­er comme les per­son­nages, on pour­rait dire que cet énième tour de car­rousel ne vaut pas tripette.