La comédie roman­tique bat­trait-elle de l’aile ? On fai­sait l’an dernier ce triste con­stat devant Brid­get Jones : folle de lui, où Renée Zell­weger, 56 ans, repre­nait le rôle-titre de la saga dans une ver­sion cré­pus­cu­laire d’elle-même. Tout le film, tra­ver­sé par le deuil, soule­vait cette dou­ble ques­tion : com­ment sur­vivre à son pro­pre déclin ? Com­ment se recon­stru­ire après avoir con­nu l’âge d’or ? L’âge d’or en ques­tion se situe entre Pret­ty Woman et Coup de foudre à Not­ting Hill ; le pre­mier Brid­get Jones en mar­que déjà la fin. Des années 2000 à aujourd’hui, le genre a com­mencé à lente­ment péri­cliter, migrant mas­sive­ment vers les plate­formes, tout en mutant vers des formes alter­na­tives (teen ou dark romance). La rom­com n’a pour­tant pas totale­ment dis­paru des salles de ciné­ma, mais elle sem­ble hésiter aujourd’hui entre un clas­si­cisme retrou­vé (Is This Thing On? de Bradley Coop­er) et des ver­sions plus con­tem­po­raines, prenant acte de l’économie des dates (le per­son­nage de Dako­ta John­son dans Mate­ri­al­ists).

Quelque chose s’est donc cassé dans le monde bien ordon­né de la comédie roman­tique, et loin de ques­tion­ner cette cas­sure, Juste pour une nuit tente plutôt de la combler pour rou­vrir les yeux dans le monde d’avant. Son hori­zon est claire­ment con­ser­va­teur et sa nos­tal­gie prend la forme étrange d’une dystopie. Dans un futur proche où les rela­tions sex­uelles hors mariage sont inter­dites, une seule nuit de pure con­som­ma­tion sex­uelle est autorisée ; celle-ci va servir de cadre à la ren­con­tre sans cesse dif­férée entre Allie (Mon­i­ca Bar­baro) et Owen (Cal­lum Turn­er). Chaque per­son­nage tente de prof­iter comme il peut des oppor­tu­nités offertes par cette soirée, mais les décon­v­enues s’accumulent de chaque côté, les recon­duisant irré­sistible­ment l’un vers l’autre. Si le film suit un rythme plutôt alerte et parvient à traiter avec drô­lerie cer­taines péripéties (notam­ment la quête laborieuse d’un préser­vatif), où place-t-il exacte­ment son roman­tisme ?

C’est sans doute sur ce point que Juste pour une nuit peut gên­er, en ce que la restau­ra­tion d’un cer­tain idéal de comédie roman­tique passe par la val­i­da­tion des principes de la dystopie ici à l’œuvre. Les indi­vidus n’ont plus le droit d’avoir libre­ment des rela­tions sex­uelles ? Ce n’est peut-être qu’un mal pour un bien, dit un per­son­nage, car si la loi lim­ite dras­tique­ment le nom­bre de parte­naires, elle restau­re para­doxale­ment l’importance de la ren­con­tre et du choix… La régu­la­tion de la sex­u­al­ité appa­raît donc comme une mesure fas­ciste nour­rie par un fan­tasme réac­tion­naire de retour à l’or­dre mat­ri­mo­ni­al, mais per­son­ne – à com­mencer par Owen et Allie – ne sem­ble vouloir la con­tredire. Pour faire renaître l’illusion de l’amour comme au temps de Elle et lui (auquel Juste pour une nuit se réfère explicite­ment, en rêvant d’une scène finale au som­met de l’Empire State Build­ing), il faut faire l’expérience d’une société lib­er­ti­cide.

Du point de vue de la mise en scène, l’idée entraîne inévitable­ment plusieurs con­séquences. La pre­mière est l’occultation du col­lec­tif : le film peine à imag­in­er toute forme de récréa­tion sex­uelle ; on voit certes quelques cou­ples se for­mer, mais l’im­age d’une société déréglée reste sage­ment hors champ, comme dans une Fête de la musique sans musique. La sec­onde est la sub­li­ma­tion : l’acte sex­uel, tou­jours promis et tou­jours occulté, se voit trans­posé métaphorique­ment dans la nour­ri­t­ure (le sim­ple fait de manger une piz­za devenant, par défaut, une expéri­ence éro­tique). Loin d’assumer la part de cri­tique sociale et poli­tique pro­pre à la dystopie, le réc­it nous la présente finale­ment comme une utopie où le puri­tanisme – ce vieux démon du ciné­ma améri­cain – aurait recréé les con­di­tions de la ren­con­tre amoureuse. Dégoûtés de tous les pos­si­bles, ayant fait en une seule nuit l’expérience d’un éven­tail de décep­tions sen­ti­men­tales, Allie et Owen vont enfin pou­voir fon­dre l’un sur l’autre. C’est à ce prix, nous dit can­dide­ment la séquence finale du film, que la vieille comédie roman­tique pour­ra peut-être renaître de ses cen­dres.