L’image de gamins du Tiers Monde mis en pre­mière ligne de guer­res d’adultes, une Kalach­nikov à la main, som­més par le verbe, la vio­lence et l’ad­min­is­tra­tion de drogues de nier leur con­science d’en­fant et d’obéir aveuglé­ment aux direc­tives de tuerie, fascine de temps à autre quelques réal­isa­teurs des petits et grands écrans d’Europe et de Hol­ly­wood. Pour des raisons par­fois bien peu avouables, telles que l’at­trait de la surenchère dans le spec­ta­cle choc à ten­dance mis­éra­biliste voire — n’ayons pas peur des mots — sournoise­ment raciste. Récem­ment encore, on voy­ait cette fig­ure froide­ment instru­men­tal­isée en un bref inter­mède de Blood Dia­mond d’Ed­ward Zwick, obscène machine à tête chercheuse d’oscars faisant mine d’ou­vrir de grands yeux api­toyés sur cette pau­vre Afrique qui ne savait décidé­ment pas régler ses prob­lèmes sans l’aide de l’homme blanc…

Cette année cepen­dant, on a pu voir un exem­ple de prise de con­science sincère de la tragédie de l’existence de ces enfants-tueurs, un pro­pos fine­ment creusé par les moyens du ciné­ma : Ezra, de New­ton Adu­a­ka. Alter­nant entre deux temps de la vie d’un de ces sol­dats trop pré­co­ces (son par­cours de guer­ri­er aveu­gle grap­pil­lant peu à peu des lam­beaux de sa con­science per­due, plus tard son pas­sage devant une com­mis­sion de type “Vérité et Réc­on­cil­i­a­tion”), Ezra manie flash-backs, flash-for­wards et ellipses avec la force de l’év­i­dence pour se faire écho du chaos de l’his­toire récente, mais aus­si des blessures et du désor­dre intérieurs du pro­tag­o­niste. La force du réc­it aurait pu souf­frir de son bal­is­age : par le didac­tisme de la recon­sti­tu­tion de la vio­lence de l’époque et des juge­ments qui ont suivi, celui du car­ton final de mise en garde, par la drama­ti­sa­tion clas­sique du par­cours du pro­tag­o­niste en chemin vers la rédemp­tion. Mais par-delà ce dis­cours un peu con­venu et man­i­feste se laisse percevoir un autre plus souter­rain, porté par la lucid­ité qui perce dans le scé­nario et par cette forme dis­crète­ment tran­chante, une sourde sug­ges­tion des blessures vis­i­bles et intimes qui, mal­gré les pro­pos ras­sur­ants, ne guériront sans doute jamais.

L’attraction de l’instantané

Pourquoi repar­ler d’Ezra ? Parce qu’on se prend à repenser un peu à lui en regar­dant John­ny Mad Dog. Ce pre­mier long-métrage de fic­tion de Jean-Stéphane Sauvaire (auteur en 2004 du doc­u­men­taire Car­l­i­tos Medellin) se base sur une trame ana­logue, le quo­ti­di­en de ces enfants-sol­dats, mais laisse de côté la thé­ma­tique de la mémoire et des séquelles intérieures de l’horreur. Il tra­vaille sur la seule recon­sti­tu­tion du présent, de l’immédiat, de l’action prise sur le vif. Et il s’en donne les moyens : presque tous les acteurs jeunes ou moins jeunes sont eux-mêmes d’anciens com­bat­tants (et ont par ailleurs trou­vé une forme de thérapie dans la longue pré­pa­ra­tion et le tour­nage), la caméra à l’épaule rend l’action avec la ner­vosité de l’agitation du moment, sans cepen­dant faire du zèle dans le sim­u­lacre de reportage de guerre comme excuse à la médi­ocrité, le découpage restant limpi­de et maîtrisé. Au-delà de ce dis­posi­tif de ciné­ma-vérité pas vrai­ment neuf, Sauvaire s’attache surtout à capter le car­ac­tère con­tre-nature des com­porte­ments aux­quels la guerre a amené ces enfants, qu’on voit ten­ter presque mécanique­ment, comme dépos­sédés d’eux-mêmes, de se com­porter en caïds adultes (la cul­ture US mal digérée aidant, cer­tains en vien­nent à mimer des car­i­ca­tures de gangstas), jusqu’aux pires excès. La som­bre cru­dité du tableau vient même con­tre­car­rer la men­ace de poésie pub­lic­i­taire qu’on pou­vait crain­dre d’éléments métaphoriques de l’innocence per­due (l’un des jeunes sol­dats porte une robe de mar­iée, l’autre de fauss­es ailes de papil­lon).

Cette insis­tance du par­ti pris, tenu de bout en bout, de por­trait de ces enfants privés d’enfance con­stitue la vraie force du film, un indice que son auteur est autre chose qu’un exploitant d’une vio­lence choc et est en prise directe avec son sujet. Mais c’est aus­si, quelque part, sa lim­ite. Car John­ny Mad Dog ne va finale­ment guère plus loin que son tra­vail de recon­sti­tu­tion, le spec­ta­cle qu’il offre de la vio­lence et des com­porte­ments qui inter­pel­lent. La mise en scène ne dépasse jamais vrai­ment ce dis­posi­tif de con­stat et de représen­ta­tion, ne s’implique jamais dans un dis­cours qui puisse don­ner une vraie per­spec­tive à ces images à l’impact instan­ta­né. Effet indésir­able de cette optique vériste à courte portée, tous les expé­di­ents scé­nar­is­tiques con­ven­tion­nels employés pour sup­port­er ces images ten­dent à appa­raître sous leur aspect le plus arti­fi­ciel et encom­brant : le par­cours de lente rédemp­tion du héros, la con­clu­sion au didac­tisme pesant où il reçoit en pleine fig­ure la vio­lence qu’il a lui-même causée. Là où un Adu­a­ka pou­vait, en se con­tentant de peu, exprimer implicite­ment un dis­cours per­sis­tant, faisant vivre son film par le doute souter­rain qui l’anime, Sauvaire, armé de son dis­posi­tif de ciné­ma-vérité dans le feu de l’action, s’arrête à l’effet de démon­stra­tion immé­di­ate, sig­nifi­ant du même coup qu’il s’en con­tente, que c’est là tout le point de vue qu’il se per­met. Pour un film visant à la prise de con­science, on pou­vait pour­tant espér­er une réflex­ion un peu plus poussée, et une util­i­sa­tion moins grossière de l’impact des images.