Fidèle à sa poli­tique d’ex­ploita­tion de veines cinéphiles, Malavi­da Films con­tin­ue de faire redé­cou­vrir la fil­mo­gra­phie un peu oubliée du cinéaste Bo Wider­berg, avec cette ressor­tie en ver­sion restau­rée de Joe Hill (1971). Seule aven­ture améri­caine du Sué­dois (et ce hors de Hol­ly­wood), ce film vient con­forter le ver­sant du réal­isme social âpre que le réal­isa­teur a tra­vail­lé dans d’autres œuvres comme Le Péché sué­dois ou Le Quarti­er du cor­beau. Cepen­dant, on sent que depuis ce dernier l’au­teur a quelque peu mûri, débar­rassé du volon­tarisme d’une mise en scène qui lorgnait vers la moder­nité démon­trée dans la Nou­velle Vague française. Ici, la lib­erté se trou­ve moins con­trainte de se sig­ni­fi­er dans la forme, et se laisse guider par la lib­erté (ou le désir de lib­erté) de son sujet.

Sujet à la fois mod­este et imposant, puisque Wider­berg livrait là le biopic d’une fig­ure peu pop­u­lar­isée mon­di­ale­ment et pour­tant emblé­ma­tique de la lutte ouvrière : le com­pa­tri­ote Joel Häg­glu­nd alias Joseph Hill­strom ou Joe Hill (1879 — 1915), émi­gré aux États-Unis qu’il sil­lon­na en hobo, ouvri­er, syn­di­cal­iste, song­writer con­tes­tataire, fomenteur de grèves, enfin mar­tyr, con­damné et exé­cuté dans l’U­tah pour un crime qu’il n’avait vraisem­blable­ment pas com­mis. Or le film arri­va à son époque dans un con­texte étrange­ment oppor­tun, péri­ode où l’his­toire des luttes sociales aux États-Unis rece­vait un coup de pro­jecteur à tra­vers d’autres fig­ures emblé­ma­tiques. La même année, l’I­tal­ien Giu­liano Mon­tal­do se pen­chait avec Sac­co et Vanzetti sur d’autres mar­tyrs de l’in­jus­tice améri­caine (d’or­dre social égale­ment, même si le lien avec les reven­di­ca­tions des tra­vailleurs est moins explicite). Et l’an­née précé­dente, le ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en lui-même s’emparait de ce pan d’his­toire, avec The Mol­ly Maguires de Mar­tin Ritt. Des scènes et des images de Joe Hill rap­pel­lent naturelle­ment ces deux autres films, et même la voix de Joan Baez, inter­pré­tant une bal­lade comme elle le fait pour Sac­co et Vanzetti, par­ticipe à l’im­pres­sion d’une con­nex­ion entre œuvres mil­i­tantes rétro­spec­tives motivées par les remis­es en ques­tion dans l’Amérique des années 1960–70. Néan­moins, là où les films de Ritt et Mon­tal­do restent imprégnés, cha­cun à sa façon et son degré, de cer­tains automa­tismes (sinon d’un académisme) de mise en scène de “grande cause”, celui de Wider­berg se démar­que en s’at­tachant avec moins de fil­tres à son sujet, se faisant ain­si plus franc dans l’âpreté comme dans la légèreté, com­pagnon sincère du vagabondage de son héros.

Une âme vagabonde

Wider­berg ne fait certes pas l’im­passe sur la pein­ture du per­son­nage sous l’an­gle le plus com­muné­ment admis­si­ble du héros du peu­ple. Il fait d’abord de Joe Hill une con­science, opposant le vis­age de Tintin mûri du comé­di­en Thom­my Berggren (fidèle col­lab­o­ra­teur du cinéaste) aux con­stats des injus­tices et de l’hypocrisie de sa terre d’ac­cueil. Les indices de ces maux, même les plus apparem­ment insignifi­ants, l’as­sail­lent à chaque étape, depuis la hiérar­chie des places sur l’escalier de sec­ours d’un théâtre, jusqu’au proces­sus sophis­tiqué de sa mise à mort qu’il lut­tera jusqu’au dernier spasme pour fix­er d’un regard droit, lui qui n’au­ra eu de cesse de se fon­dre dans le mode de vie améri­cain pour mieux en cern­er les lim­ites (de la vie de hobo jusqu’au sys­tème judi­ci­aire, en pas­sant par le maniement des armes).

Si ce Joe Hill paraît éminem­ment sym­pa­thique, avec son action non vio­lente faite de clameurs, de déri­sion et de chan­sons (mal­gré la ten­ta­tion des armes qui pointe face à la répres­sion physique), cela ne sig­ni­fie pas pour autant que nous soyons embar­qués dans une hagiogra­phie béate. Car il s’ag­it bien d’un embar­que­ment. Wider­berg ne nous donne pas sim­ple­ment à écouter l’éd­i­fi­ante his­toire du héros, mais à suiv­re ses péré­gri­na­tions. Et c’est de là que le film tire un trou­ble de son per­son­nage, car nous ne sommes pas sur le droit chemin du “des­tin tracé” trop fam­i­li­er au genre du biopic (surtout en ter­ri­toire améri­cain), mais sur les pas d’un vagabond dont les aspi­ra­tions peu­vent le porter dans n’im­porte quelle direc­tion — ce qui, à l’ar­rivée, fait du film moins un biopic qu’un road-movie. On s’at­tarde volon­tiers sur chaque étape de cette errance à tra­vers l’Amérique des nomades et des exploités, étape qui se déroule dans l’in­cer­ti­tude totale de la suiv­ante, que Hill décide de pren­dre le train ou de con­tin­uer à pied, de s’en­fuir ou de se pos­er (tan­dis que ses com­pagnons de voy­age con­tin­u­ent de courir), de s’at­tarder auprès d’une femme ou de se ravis­er. Fidèle à l’e­sprit de bal­adin de son per­son­nage, le film joue le jeu de ses mou­ve­ments par­fois sur­prenants, s’empêchant de balis­er son par­cours et de le ren­dre trop facile­ment sai­siss­able, prenant le risque d’une cer­taine ambiva­lence. Ain­si, dans une scène hila­rante de bur­lesque à la table d’un lux­ueux restau­rant dont Hill tourne en déri­sion le pro­to­cole, se demande-t-on jusqu’au bout s’il joue la comédie dans le cadre de ses nobles objec­tifs ou pour jouir à sa façon de ce luxe inhab­ituel.

Et même dans cette cel­lule de l’U­tah où il attend la mort, le film, jamais pressé de le voir par­tir, le prend en train de con­tin­uer à vivre, à écrire, à aimer, lais­sant ouverte la pos­si­bil­ité secrète de le voir pren­dre une autre direc­tion que celle qui lui est des­tinée. Rien n’indique que le vrai Joe Hill ait ressem­blé à celui de Wider­berg, ni même ait été aus­si sym­pa­thique. Peu importe. Le cinéaste n’a pas besoin de cela, ni de gris­er son tableau pour livr­er un por­trait crédi­ble et prég­nant de déclassé devenu fig­ure de l’His­toire au gré du vent. Il lui suf­fit de le laiss­er marcher.