Y a‑t-il un pays qui ne se soit pas réclamé, un jour ou l’autre, d’être la terre d’élec­tion de son Dieu, qu’il s’ap­pelle Allah, Yahvé, Shi­va ou autre ? Dans le cas des États-Unis, la théorie a tourné à la schiz­o­phrénie: sur le ter­rain de jeu de la Terre Promise, on fait des com­péti­tions à celui qui sera le plus démon­stratif et le plus extrémiste dans sa foi. Autant dire tout de suite que la com­mu­nauté suiv­ie dans ce doc­u­men­taire, celle des évangélistes, est cham­pi­onne en la matière: enrôle­ment des enfants dès leur plus jeune âge, réu­nions spec­ta­cles où le but du jeu est de hurler et de pleur­er plus fort que son voisin, lutte acharnée con­tre l’a­vorte­ment, l’ho­mo­sex­u­al­ité et autres “déviances” et, bien sûr, sou­tien forcené au prési­dent Bush, au mépris de la sépa­ra­tion entre l’Église et l’É­tat. Aux États-Unis, ces fous de Jésus représen­tent 25% de la pop­u­la­tion…

Avez-vous vu Borat ? Que l’on aime ou pas cette bouf­fon­ner­ie large­ment oubli­able et sures­timée, une scène reste dans toutes les mémoires: celle où le faux jour­nal­iste kaza­kh ren­con­tre un groupe d’il­lu­minés évangélistes en transe dans une église, où il sème, comme partout d’ailleurs, la pagaille. Il s’ag­it sans doute de la seule séquence où per­son­ne n’a eu envie de rire franche­ment. Dif­fi­cile cepen­dant de démêler le vrai du faux dans un film aus­si peu sub­til. Avec Jesus Camp, doc­u­men­taire rien moins que sérieux, chance nous est don­née de ren­con­tr­er ces “élus de Dieu” en vrai. Et com­ment sont-ils, juste­ment, en vrai ? Eh bien, ils sont pires. Pires n’est peut-être même pas le mot juste: on pense plutôt à fous. Et surtout, dan­gereux.

Le point de départ des deux doc­u­men­taristes était sim­ple: “Nous nous sommes demandé ce que la mon­tée en puis­sance du courant évangélique sig­nifi­ait aux yeux d’Améri­cains. Nous avons cher­ché à com­pren­dre en quoi toute cette généra­tion d’en­fants endoc­trinée par l’idéolo­gie évangélique va peser sur l’avenir des États-Unis.” Claire­ment, les deux réal­isatri­ces se sont lais­sées dépass­er par leur sujet: s’at­tendaient-elles vrai­ment à ce qu’elles allaient voir dans ce “camp” très par­ti­c­uli­er, où l’on passe son temps à enseign­er à de jeunes enfants de 7 à 12 ans qu’ils sont venus au monde pour bal­ay­er tous ceux qui ne pensent pas comme eux, pour sup­primer la lib­erté de penser et d’a­gir ? Hei­di Ewing et Rachel Grady n’avaient pas l’idée de faire de leur sujet un doc­u­men­taire poli­tique; celui-ci s’est imposé de lui-même. Les deux cinéastes ont décou­vert au fil du temps la puis­sance incroy­able d’un groupe de pres­sion religieux, capa­ble de peser sur la nom­i­na­tion d’un juge à la Cour Suprême ou de plac­er ses plus émi­nents représen­tants à la Mai­son Blanche ou au Sénat. Mais ces prob­lé­ma­tiques n’ap­pa­rais­sent qu’en fil­igrane du doc­u­men­taire, essen­tielle­ment con­cen­tré sur trois jeunes enfants “touchés par Dieu” et sur le camp d’été auquel ils par­ticipent. Loin de la dénon­ci­a­tion ou du mépris, Hei­di Ewing et Rachel Grady ne font que mon­tr­er. Et cela suf­fit: haut-le-cœur garan­tis.

Rachael, Tori et Levi sont des enfants a pri­ori nor­maux. Mais il faut se méfi­er de l’eau qui dort: car ces gamins bien-nom­més sont en fait, comme ils se définis­sent eux-mêmes, des “sol­dats du Christ”. En gros, ils ne man­gent pas de bon­bons, car ce ne sont pas des ali­ments sains, ils écoutent du heavy-met­al “chré­tien” (si, si, ça existe), por­tent lors des matchs de foot­ball des tee-shirts avec la men­tion “per­son­ne ne peut gag­n­er con­tre Jésus”, et surtout, passent leur temps à par­ler de reli­gion, de foi, de Bible… Des sujets bien sérieux pour ces enfants sans âge, chez qui on guette les dernières man­i­fes­ta­tions d’in­no­cence pour ne pas avoir l’im­pres­sion de con­tem­pler des mon­stres. Rachael, Tori et Levi par­lent si facile­ment devant la caméra, bafouil­lant à peine, qu’ils en devi­en­nent des robots, réc­i­tant le dis­cours qu’on leur a enfon­cé dans le crâne à coups de Bible. Leurs yeux emplis de fer­veur et de larmes ont un air si triste que l’on pour­rait crier: “ren­dez-leur Brit­ney Spears !”

Il serait facile de rire de ces gens qui dansent sur un rap mixé par J.C. (si, si…), baisent les pieds d’une effigie de Bush et maud­is­sent Har­ry Pot­ter, car les sor­ciers, c’est bien con­nu, ne peu­vent pas être des héros et doivent finir sur un bûch­er. Mais ces gens ne sont pas drôles. Car c’est un para­doxe bien ordi­naire finale­ment: le monde si chré­tien de Jesus Camp est un monde de haine. Le pas­teur Becky Fis­ch­er, qui a créé le camp pour jeunes, n’ose pas dire une seule fois qu’elle aime les enfants: on ne pour­rait la croire. D’ailleurs, elle affirme sans com­plexe qu’elle “se sert d’eux” pour men­er à bien sa croisade du Christ. Et c’est en les ter­ror­isant (car la ter­reur n’est pas uni­forme ni uni­latérale) qu’elle va les endoc­triner dans l’idée qu’il leur faut pren­dre le pou­voir en Amérique pour amen­er le règne de Dieu. Dans Jesus Camp, le mot le plus pronon­cé est celui de “guerre”, et la façon la plus usitée de le dire est le hurlement sauvage. Est-ce bien cela, l’idéal chré­tien ?

Loin des réal­isatri­ces cepen­dant l’idée de faire œuvre d’athéisme. Le sujet n’est pas là; Jesus Camp n’est pas un film à thèse, qui valid­erait l’opin­ion des croy­ants ou des non-croy­ants ou qui deman­derait une adhé­sion. Au con­traire: en intro­duisant le per­son­nage d’un jour­nal­iste d’une radio chré­ti­enne qui dénonce les erre­ments dic­ta­to­ri­aux des évangélistes, Hei­di Ewing et Rachel Grady soulig­nent bien qu’il ne s’ag­it pas de met­tre tous les chré­tiens dans le même sac. Grâce à un mon­tage habile, ce per­son­nage fonc­tionne comme une bulle d’air dans un univers où l’on pour­rait se laiss­er aller à tout con­fon­dre dans un sen­ti­ment de dégoût.

Intel­ligem­ment filmé, Jesus Camp est un film essen­tiel, à met­tre sous tous les yeux, qui mon­tre que les inté­grismes et la folie total­i­taire des reli­gions sont, hélas, très égal­i­taire­ment répar­tis dans le monde.