Pre­mier film du Polon­ais Leszek Daw­id, Je m’appelle Ki tente de filmer le para­doxe d’une féminité dite mod­erne, à tra­vers le par­cours azimuté d’une jeune mère céli­bataire aux désirs con­trar­iés. À ne voir à l’écran que l’immaturité d’un per­son­nage mal aimable, on finit par ne pas aimer du tout cette Ki, dont le joli minois masque la vacuité d’un film sans enjeux.

Ki (diminu­tif de Kinga) quitte le père de son enfant sur un coup de tête. Il faut la com­pren­dre : pourquoi se coltin­er une soirée en tête-à-tête avec son com­pagnon et son fils, quand elle peut sor­tir en boîte de nuit pour allumer les bel­lâtres du coin, fumer et boire à tout-va et pouss­er des cris comme une ado­les­cente attardée ? Eh oui, la vie de famille impose des con­traintes et Ki n’aime pas ça. Certes, on la com­prend, car ce n’est pas drôle tous les jours et ça va mieux en le dis­ant. Mais Ki a un autre prob­lème : elle aime ce qui est “cool”. Un mec gen­til mais quel­conque, un gamin mignon mais morveux, ça ne fait pas cool du tout dans la panoplie de sa vie rêvée, où la lib­erté ne s’écrit qu’au sin­guli­er. Alors, la jeune femme prend ses cliques et ses claques, avec le petit Pio sous le bras (parce qu’on ne va pas quand même bafouer ce sacro-saint “instinct mater­nel”, ne soyons pas trop rebelle). Mais la lib­erté de Ki ne s’arrête pas là où com­mence celle des autres. Ain­si s’accommode-t-elle bien de saccager par un désor­dre pandémique l’appartement de sa soi-dis­ant amie (super cool, ten­dance Car­rie Brad­shaw) et d’user de la présence de son co-locataire (très grincheux, mais avec un bon fond évidem­ment) pour duper les ser­vices soci­aux. Résul­tat des cours­es : Ki tourne surtout en rond et rêve sa vie plutôt que de s’en empar­er réelle­ment, lut­tant pour garder auprès d’elle un enfant qu’elle aime sans par­venir à l’aimer plus de deux min­utes d’affilée.

L’entreprise n’est pas facile que de vouloir écrire et réalis­er un film sur l’énergie d’un per­son­nage ver­sa­tile et hyper­ac­t­if, incar­na­tion per­ma­nente de la con­tra­dic­tion. La beauté et la justesse de Roma Gasiorows­ka por­tent le film pen­dant son pre­mier tiers, mais l’ennui s’installe quand l’absence d’enjeux devient claire. À défaut d’une plat­i­tude fréquente, les dia­logues frisent par­fois le mau­vais goût. Ain­si l’incontrôlable Ki est com­parée au Hezbol­lah, un terme dont elle ignore le sens. Avec l’intelligence d’une bim­bo de télé-réal­ité, Ki occupe l’espace d’un film con­stru­it sur la peur du vide. Pas une séquence ne pro­pose de mod­i­fi­er la tra­jec­toire linéaire du per­son­nage et pas une idée de mise en scène ne per­met à la caméra de s’émanciper du vis­age poupin de cette agaçante héroïne. La caméra portée suit le mou­ve­ment de son corps déchaîné, dans un style sûre­ment hérité du par­cours doc­u­men­taire de son réal­isa­teur. Avec ce pre­mier long-métrage de fic­tion, Leszek Daw­id nous offre une ver­sion polon­aise d’un épisode de Strip-Tease, sans mesur­er la force dis­cur­sive d’un vrai tra­vail de mon­tage, comme ces reportages peu­vent le faire.

Fasciné par son inter­prète, Leszek Daw­id ne con­stru­it rien et filme en pilote automa­tique les éclats de voix et les caprices de Ki, dont l’immaturité can­ni­balise la force d’un sujet qui ne sera jamais vrai­ment traité : la dif­fi­culté d’être à la fois une mère et une femme accom­plies. Dès le départ, les moti­va­tions spé­cieuses et futiles de l’héroïne font débray­er l’argument d’un film au fémin­isme naïf. La super­fi­cial­ité de Ki et l’absence de pro­jets con­crets empêchent toute empathie pour cette trente­naire en proie à une infan­til­ité chronique. Toute prise de risque ou sit­u­a­tion de dan­ger est d’ailleurs débrayée par un ressort comique (comme la scène de droit de cuis­sage auprès des ser­vices soci­aux) ou oubliée dans une ellipse hâtive (comme l’accident de Pio lors d’un vernissage où la drogue cir­cule à pro­fu­sion). Dans le dossier de presse, le réal­isa­teur exprime lui-même la fragilité du pro­jet : “Quand nous avons com­mencé la pro­duc­tion du film, nous n’avions aucune idée du thème que nous voulions abor­der. Il y avait seule­ment la représen­ta­tion de cette jeune héroïne à la fois orig­i­nale, intran­sigeante et ambiguë.” La messe est dite. Avec un sujet de la taille d’une tête d’aiguille, Je m’appelle Ki manque cru­elle­ment de sub­stance et Leszek Daw­id enfile les clichés comme on enfil­erait des per­les.