« Je voulais voir un cadavre. » Telle est l’étrange requête mor­bide qui pré­side à Jardin d’été, onz­ième long-métrage pour­tant lumineux et espiè­gle de Shin­ji Sōmai. Pen­dant leurs vacances d’été, trois enfants soudaine­ment obsédés par la mort passent leurs journées à espi­onner un vieil ermite reclus dans une mai­son délabrée, nour­ris­sant l’espoir d’être les pre­miers à décou­vrir sa dépouille une fois qu’il aura passé l’arme à gauche. Si le cinéaste japon­ais embrasse la vital­ité joyeuse des trois pro­tag­o­nistes, il ne réduit jamais leurs activ­ités à de sim­ples enfan­til­lages, prenant au con­traire leurs jeux très au sérieux. Dès le début du film, la mise en scène fig­ure le trou­ble méta­physique qu’ils com­men­cent à éprou­ver. Dans un métro aérien sur­plom­bant l’immensité urbaine, l’un d’entre eux racon­te à ses amis com­ment les corps sont inc­inérés : le soleil couchant inonde alors pro­gres­sive­ment le cadre d’une lumière orangée, comme si les flammes de l’incinérateur éblouis­saient encore ses sou­venirs. Quelques plans plus loin, un autre mem­bre du groupe marche le long d’une balustrade en expli­quant l’étrange sen­sa­tion qui lui vient à force de penser aux morts. Un trav­el­ling vir­tu­ose tourne autour de l’enfant, dévoilant peu à peu le vide que sur­plombe le pont, jusqu’à ce que la per­spec­tive s’ouvre entière­ment sur une route à plusieurs voies où se découpe la sil­hou­ette frag­ile du per­son­nage : l’abysse exis­ten­tiel ouvert par la prise de con­science de sa pro­pre fini­tude se trou­ve retran­scrit dans le ver­tige de l’image.

La mise en scène sem­ble ain­si s’articuler autour de la façon dont le trio appréhende le monde. L’idée est par­ti­c­ulière­ment sen­si­ble dans la pre­mière moitié du film, lors de la décou­verte du jardin sauvage du vieil homme : les trav­el­lings se recon­fig­urent à par­tir du regard des enfants, avec des plans plutôt ser­rés plongeant dans la masse végé­tale. Investi par l’imaginaire, ce petit trou de ver­dure en plein Kobe devient un ter­ri­toire d’aventure, dont l’ampleur fan­tas­ma­tique dépasse de loin sa réal­ité physique. Le point de vue des enfants déforme la réal­ité, ce que traduit de façon plus appuyée une errance dans les couloirs d’un hôpi­tal, trans­for­mé le temps d’une séquence en une sorte de manoir han­té (les effets de lumière et de fumée ren­voient explicite­ment à une imagerie pro­pre au film de fan­tôme). La beauté de Jardin d’été réside dans cette manière de ne jamais oppos­er l’imaginaire au réel, mais d’en faire plutôt le vecteur d’une explo­ration au fil de laque­lle les enfants font l’épreuve de la matéri­al­ité du monde. Dans un plan de fila­ture, les trois amis ten­tent de suiv­re le vieil homme sur un pont, avant d’être repérés et de con­tin­uer leur obser­va­tion depuis l’autre rive : en jouant sur la pro­fondeur de champ et l’horizontalité du paysage, le cadre se trans­forme en un espace ludique offert à ses pro­tag­o­nistes. Le réc­it d’apprentissage bal­isé (qui évoque par exem­ple Stand by Me de Rob Rein­er) s’incarne ain­si moins dans les cir­con­vo­lu­tions du réc­it que dans l’appréhension pro­gres­sive de l’environnement par les per­son­nages.

La pre­mière bifur­ca­tion impor­tante de la nar­ra­tion se traduit à ce titre dans une façon d’envisager dif­férem­ment le jardin, au moment où les garçons aident le vieil­lard à éten­dre son linge. Une plongée zénithale cadre l’espace dans son ensem­ble, révélant les quelques lignes blanch­es qui vien­nent désor­mais le struc­tur­er. Au cours de cette nou­velle étape où les enfants s’emploient à reta­per la mai­son et à débrous­sailler le jardin, le ter­ri­toire mythologique aux con­tours indéfi­nis devient un espace hab­it­able, un refuge à la fois sym­bol­ique et lit­téral (lors d’un typhon, les petits héros quit­teront leurs foy­ers pour rejoin­dre le vieil­lard). En même temps qu’ils se lient d’amitié avec l’ermite, leur rap­port à la mort se trou­ve pro­fondé­ment boulever­sé, notam­ment au cours d’une séquence noc­turne où le vieil homme évoque ses sou­venirs de la guerre. Si l’un des enfants prend d’abord la con­fes­sion à la légère en imi­tant le bruit d’une mitrail­lette, la scène donne ensuite lieu à un sim­ple moment d’écoute, où les vis­ages muets se dif­fractent dans les vit­res quadrillant le fond de la pièce. Der­rière la fenêtre, un étrange halo donne l’impression que les corps se fondent dans une con­stel­la­tion d’étoiles, comme si, à tra­vers cette écoute atten­tive, c’était leur manière de s’inscrire dans l’univers qui se trou­vait redéfinie – une idée d’ailleurs redou­blée par les cos­mos (ces fleurs bar­i­olées et aux cœurs jaunes) qu’ils déci­dent de planter dans le jardin. La mat­u­ra­tion de leur regard s’accomplit pleine­ment lorsqu’ils devi­en­nent les insti­ga­teurs des retrou­vailles posthumes entre le vieil homme et la femme aimée qu’il avait autre­fois quit­tée. « Voir un cadavre » ne relève plus pour eux d’une curiosité macabre ou d’un sim­ple fris­son enfan­tin, mais se charge désor­mais d’une portée affec­tive – celle d’un adieu néces­saire qui ouvre le chemin du deuil.