On ne présente plus Michel Ocelot, père de Kirik­ou dont l’ap­pari­tion sur les écrans français à la fin des années 1990 a durable­ment mod­i­fié le paysage du film jeune pub­lic. À l’image de son héros, petit mais vail­lant, le film a réus­si l’exploit de com­bin­er la sim­plic­ité arti­sanale de la tech­nique d’animation avec un vrai grand suc­cès pub­lic et cri­tique. Les voca­tions dans la pro­duc­tion et la dis­tri­b­u­tion de films des­tinés aux tout petits n’a cessé de croître depuis. Avec Ivan Tsarévitch et la princesse changeante, Ocelot revient à ses anci­ennes amours de la tech­nique du papi­er découpé. Si l’on y recon­naît le procédé util­isé dans Les Con­tes de la nuit, c’est que ces deux recueils d’histoires pop­u­laires ont été imag­inés en même temps, comme une série de dix réc­its. Après la pro­duc­tion et la dis­tri­b­u­tion dis­crète en 2011 des cinq pre­miers réc­its, en voici venir qua­tre sup­plé­men­taires. On retrou­ve, donc, le principe d’encadrement du réc­it qui présidait déjà aux précé­dents épisodes : dans une salle de ciné­ma désaf­fec­té, un homme posté devant un mys­térieux ordi­na­teur, pro­pose d’une voix toni­tru­ante à deux enfants de le suiv­re dans de féériques aven­tures. On ne peut que regret­ter ces par­ties du réc­it, qui baig­nent dans une obscu­rité mor­tifère et une musique dis­cor­dante. Plom­bés par un futur­isme vieil­lot et des dia­logues trop appuyés, ces inter­mèdes soulig­nent sou­vent les inten­tions plus qu’ils n’aèrent le pas­sage d’un décor à un autre.

Voyages hors du temps

Pour­tant, ce sen­ti­ment de mal­adresse un peu passéiste ne doit pas faire oubli­er l’éblouissement que pro­cure chaque réc­it et le tal­ent de con­teur de leur auteur. Dans un grand mael­strom fait de sou­venirs et impres­sions per­son­nels, Ocelot offre de ces con­tes du monde entier des ver­sions revues et cor­rigées par ses soins. Ain­si, le con­te russe de L’Oiseau de feu, jugé pas assez fémin­iste, se voit mod­i­fié par les deux enfants pour don­ner davan­tage d’importance à la princesse changeante. Ce gri­ot des temps mod­ernes et ses appren­tis scé­nar­istes, émis­saires du spec­ta­teur à l’écran, annon­cent et présen­tent cha­cun des voy­ages dans le temps et dans l’espace, conçus comme autant de plongées dans leur imag­i­naire. Michel Ocelot a délais­sé pour le numérique l’animation tra­di­tion­nelle du théâtre d’ombres qui donne vie à des fig­urines de papi­er. S’il reste scrupuleuse­ment fidèle à l’esthétique de ses fig­ures, ce change­ment de tech­nique lui per­met de démul­ti­pli­er l’attention portée aux décors. Un décor imag­iné à par­tir de l’observation des motifs de la tapis­serie per­son­ne, un autre qui évoque un palais indi­en fait de den­telle de pierre, con­trastent forte­ment avec la sim­plic­ité des fig­ures humaines et l’économie de leurs mou­ve­ments. La caméra d’Ocelot recule même de son poste d’observation habituel en plan d’ensemble pour embrass­er la grotte du sor­ci­er de plus loin encore lorsqu’un drag­on géant y fait son appari­tion. Ce tra­vail sur les détails d’une grande beauté force sou­vent l’admiration. Ces qua­tre réc­its qui explorent des tonal­ités dif­férentes, de la drô­lerie à la peur en pas­sant par le roman­tisme comme ils saut­ent à grandes enjam­bées d’un coin à un autre du con­ti­nent asi­a­tique.