Bien qu’il ne lésine pas sur les crescen­dos de cordes anx­iogènes, le troisième long métrage de Juan Car­los Fres­nadil­lo échoue sur l’essentiel, et ne risque pas de trou­bler les nuits de ses spec­ta­teurs.

Si peu atten­du que soit le film, le réal­isa­teur d’Intac­to et 28 semaines plus tard avait quelque chose à jouer avec Intrud­ers, copro­duc­tion inter­na­tionale au cast­ing his­pano-ger­mano-hol­lan­do-bri­tan­nique plutôt chou­ette sur le papi­er : sa valeur réelle de cinéaste de genre. 28 semaines fonc­tion­nait à mer­veille, au point d’avoir épaté tous ceux qui red­outaient un peu la suite du 28 jours de Dan­ny Boyle, lequel avait ni plus ni moins son­né le réveil d’un genre[1]. Seule­ment ce même Dan­ny Boyle, qui n’officiait sur le sequel qu’en tant que pro­duc­teur exé­cu­tif, y avait sem­ble-t-il joué plus qu’un rôle d’appoint, allant selon la rumeur jusqu’à diriger la fameuse et ultra-immer­sive scène d’ouverture, qui avait fait beau­coup pour fer­mer d’emblée le clapet d’éventuels détracteurs. La ques­tion de savoir quelle part il fal­lait attribuer à Fres­nadil­lo dans cette réus­site restait donc posée. Intrud­ers apporte un élé­ment de réponse, et mal­heureuse­ment pour l’Espagnol, il ne lui est guère favor­able. Non que sa réal­i­sa­tion soit indigne, loin s’en faut, même si l’on s’interroge par­fois sur le degré de néces­sité de cer­tains (jolis) plans aériens, par exem­ple. Mais force est de con­stater qu’après vingt min­utes de film, Intrud­ers ne paraît pas avoir vrai­ment démar­ré, et que l’impression, tenace, ne se dis­sipe pas franche­ment par la suite.

Intrud­ers, c’est tout d’abord le retour du cro­quemi­taine qui hante les songes de goss­es ren­dus insom­ni­aques, la résur­rec­tion du mon­stre du plac­ard cro­qué par les mites et enca­pu­chon­né pour dis­simuler ici son absence de vis­age (atten­tion, indice) ; une créa­ture qui se fau­file entre rêve et réal­ité tel un anti-Fred­dy Krueger dénué d’orne­ment comme de tran­chant (on n’est pas dans le slash­er), le tout saupoudré d’une vague échap­pée ésotérique via le prêtre catholique espag­nol incar­né par Daniel Brühl. Seule­ment cet être-là, un peu vain, a beau sur­gir des recoins, et sa men­ace (dérober le vis­age des enfants) se voir – évidem­ment – énon­cée au tra­vers d’un conte/cauchemar enfan­tin, il ne fait pas véri­ta­ble­ment peur. Pire, l’ensemble ne fait pas rire non plus, vu la façon dont le péril est pris au sérieux non seule­ment par un petit garçon espag­nol et une pré-ado anglaise, mais aus­si par la mère du pre­mier et le gen­til papa de la sec­onde, inter­prété par un Clive Owen qu’on a con­nu plus impliqué. Soit deux his­toires nar­rées en par­al­lèle, et sur la liai­son desquelles le spec­ta­teur est invité à men­er son inves­ti­ga­tion.

S’installe alors le sen­ti­ment qu’on pour­rait atten­dre des heures sans que le moin­dre arti­fice dra­ma­tique vienne réelle­ment nous clouer au fau­teuil – l’at­tente est un effet dont il ne faut pas abuser, dans un tel cadre… Intrud­ers déroule presque sans heurts sa lan­guis­sante intrigue en miroir, un brin avare de visions d’épou­vante ; c’est sans doute assez con­fort­able pour cer­tains, mais pour ceux qui espéraient sen­sa­tion plus intense qu’un léger fris­son, l’ennui affleure au milieu des clichés (thèmes, déco­rum, musique, ombres et lumières…), au fil de scènes ou dia­logues pas tou­jours adroits. Le film offre en pas­sant une con­fir­ma­tion ras­sur­ante, à bien des égards : même injec­tée à haute dose, la bande-son dite «à sur­sauts (et à gam­bades ?)» reste une trop frêle béquille pour com­mu­ni­quer l’angoisse, lorsque le réc­it (qui ne tient pas for­cé­ment debout) n’y suf­fit pas.

En jouant ain­si sans trop innover sur l’imaginaire haute­ment trau­ma­tique de l’enfance et le doute inter­pré­tatif (folie con­tagieuse ou bogey­man, réal­ité ou hal­lu­ci­na­tion ?), Intrud­ers tente longtemps de s’arrimer par le fan­tas­tique à la fois au genre hor­ri­fique (l’Espagne a imposé son école depuis quelques années) et au thriller psy­chologique, par­cou­ru d’incertaines réminis­cences hitch­cock­i­ennes (affres du refoulé). Parce qu’il ne fait pas frémir, il échoue dans sa pre­mière mis­sion ; parce qu’il manque cru­elle­ment de ten­sion, le film n’est jamais pal­pi­tant… ce qui reste haute­ment prob­lé­ma­tique pour un thriller. Cer­tains trou­veront peut-être quelque habileté de scé­nar­iste à sa résolution/twist (ceci dit sans déflo­r­er un sus­pense bien mince pour qui se donne la peine de ques­tion­ner sa con­struc­tion et d’identifier le défaut d’information), quand s’emboîtent les élé­ments de l’énigme pour démas­quer la nature du mon­stre sans vis­age, mais il est bien tard pour arracher le spec­ta­teur à sa rel­a­tive indif­férence – c’est bien sim­ple, à peine avait-on cher­ché à le résoudre, ce mys­tère.

Notes

Notes
↑1 À défaut d’avoir réveil­lé les morts eux-mêmes, puisqu’il y était ques­tion d’infectés – dis­tinc­tion aus­si fon­da­men­tale pour les ama­teurs du genre que celle entre pin­gouins et man­chots pour les fans de Hap­py Feet.