Le qua­trième long métrage de San­drine Veys­set est un con­te : pas de Noël, pas vrai­ment pour les enfants, mais sur l’u­nivers d’un enfant mal­heureux et angois­sé, qui fait la ren­con­tre de celui qu’il devien­dra plus tard. Une ren­con­tre sup­posée trans­former Pier­rot, et écrire son des­tin dif­férem­ment. Mais les aléas scé­nar­is­tiques sont bien peu crédi­bles, et le sym­bol­isme terre à terre.

Pour con­jur­er le sort d’une enfance mal­heureuse, Pier­rot passe son temps à compter à l’en­vers. Le jeune garçon ne parvient pas à vivre le présent : il est comme absent à sa pro­pre vie. Son exis­tence se déroule comme s’il avait déjà vécu et n’at­tendait plus que la vieil­lesse. Loin de l’in­no­cence pro­pre à l’en­fance, il se débat avec l’an­goisse de sa pro­pre vieil­lesse et celle de la mort de sa mère. À la faveur d’une nou­velle nuit d’an­goisse, il se retrou­ve nez à nez avec un étrange vieil­lard (Michael Lons­dale, en demi-teinte) qui n’est rien d’autre que lui-même, des années plus tard. Sur le thème promet­teur de la ren­con­tre déci­sive qui peut trans­former un des­tin, San­drine Veys­set opte pour le fan­tas­tique mais le choix de ce genre, plutôt que de nous éclair­er sur l’in­téri­or­ité du garçon, rend le film totale­ment opaque et inac­ces­si­ble. Mais si le film ne parvient pas à attein­dre sa cible, c’est que le genre fan­tas­tique n’est pas relayé par la mise en scène. La réal­isatrice réem­ploie les clichés pro­pres au con­te : forêt et cimetière de nuit, mer inquié­tante, ciels tour­men­tés, autant de tableaux suff­isam­ment bien filmés, à la lumière très tra­vail­lée, pour insuf­fler au film une ambiance à mi-chemin entre l’onirisme, la féerie et le cauchemar. Mais la réal­isatrice reste trop axée sur un réc­it très linéaire où le rêve éveil­lé ne prend jamais véri­ta­ble­ment forme : le mon­tage fait le choix con­fort­able de la chronolo­gie, se lim­i­tant à addi­tion­ner les scènes du quo­ti­di­en, et l’an­goisse que ressent le jeune Pier­rot (Alphonse Emery, pour­tant très bien dirigé) n’est ren­due que par son vieil­lisse­ment pré­maturé. La tem­po­ral­ité du réc­it ne se dédou­ble donc jamais et il est bien dif­fi­cile dans ces con­di­tions de se laiss­er hap­per par l’imag­i­naire du per­son­nage prin­ci­pal.

En plus d’un réc­it totale­ment plat et dépourvu de rythme, la réal­isatrice passe par cer­tains lieux com­muns pour ten­ter de jus­ti­fi­er le mal-être de Pier­rot : une mère un peu malade et totale­ment en retrait, con­sacrant son quo­ti­di­en à l’é­coute d’un même morceau de musique et à la réal­i­sa­tion d’un puz­zle, un père sévère et froid qui passe toutes ses soirées dans un mys­térieux « club » où tous ceux qui ont per­du leurs illu­sions se retrou­vent pour ressass­er leurs sou­venirs. Cet envi­ron­nement famil­ial, la soli­tude du fils unique et le décor de cette mai­son bour­geoise trop grande, isolée sur la côte bre­tonne aux falais­es battues par le vent, plante un cadre trop atten­du où la sim­plic­ité des sym­bol­es finit d’appe­san­tir Il sera une fois : le vou­voiement de Pierre à son père, le lourd bal­anci­er de la pen­d­ule du salon, le par­quet qui craque, l’ha­bille­ment vieil­lot de la mère… San­drine Veys­set force à un tel point le trait qu’elle vide son film de tout mys­tère. Reste qu’après avoir réal­isé un film comme Y aura-t-il de la neige à Noël ? on ne dés­espère pas que la réal­isatrice retrou­ve un jour cette verve qui en fai­sait, il y a dix ans, l’une des réal­isatri­ces les plus promet­teuses du ciné­ma français.