Impos­si­ble de dis­soci­er Hurlements de l’inoubliable scène de trans­for­ma­tion d’un loup-garou qui con­stitue son point d’orgue. Par sa con­struc­tion, la séquence ne se dis­tingue pour­tant pas a pri­ori de la longue tra­di­tion des scènes du genre, en ce qu’elle repose sur une suc­ces­sion de déploiements anatomiques cadrés en gros plans : les ongles se trans­for­ment en griffes, les canines s’aiguisent en crocs acérés… rien, en somme, qui n’ait déjà été filmé. Le tra­vail de maquil­lage du génial Rob Bot­tin[1] sidère, mais le trou­ble que provoque la séquence ne tient pas unique­ment à cette réus­site. C’est le choix de revenir régulière­ment sur le regard de la créa­ture qui dérange, à cette expres­sion révélant son plaisir d’être scrutée sous toutes les cou­tures. Au-delà des fan­tas­tiques vignettes hor­ri­fiques qu’elle déploie, la séquence frappe encore aujourd’hui par cette mise en scène de la jouis­sance d’une mon­stru­osité désirée. Car la scène est ponc­tuée de con­trechamps soulig­nant le car­ac­tère pro­pre­ment spec­tac­u­laire de cette méta­mor­phose, le per­son­nage de Karen (Dee Wal­lace) faisant office de pub­lic. La con­t­a­m­i­na­tion du mal par un sim­ple regard : voilà sur quoi se fonde l’hor­reur dans Hurlements, pièce impor­tante de la fil­mo­gra­phie de Joe Dante.

Une faim de loup

Revoir Hurlements rap­pelle que le réal­isa­teur n’a pas atten­du Grem­lins pour s’intéresser à la pré­da­tion inhérente à l’évolution de la société de con­som­ma­tion durant les années 1970–1980. Dans l’ouverture, Karen ren­con­tre le pre­mier loup-garou en pleine ville, à l’intérieur d’une salle de pro­jec­tion d’un sex-shop. La créa­ture la force alors à ne pas détourn­er le regard d’un film pornographique, et plus par­ti­c­ulière­ment d’une scène de viol, avant de lui promet­tre de lui « don­ner quelque chose » et « d’illuminer son corps ». Con­som­mer ces images reviendrait en d’autres ter­mes à être con­t­a­m­iné (ou « aug­men­té », selon le point de vue des mon­stres). Ce ne sont plus les tra­di­tion­nelles forces sur­na­turelles qui sont à l’origine de l’apparition de la bes­tial­ité, le rôle de la pleine lune étant à ce titre tourné en déri­sion. On se trans­forme chez Dante par un désir vio­lent et incon­trôlé de con­som­ma­tion destruc­trice[2] – désir qui, poussé à son extrême, peut alors même con­duire au viol et au meurtre. Une fois l’acte com­mis, le nou­v­el être mon­strueux jouit alors de sa trans­gres­sion. Libéré des oblig­a­tions morales qui le con­traig­naient, il donne libre cours à ses instincts avant de rejoin­dre sa meute pour décu­pler son poten­tiel de destruc­tion – et par là même son plaisir.

Le regard si par­ti­c­uli­er que Joe Dante porte sur ces tra­jec­toires col­lec­tives fait claire­ment du réc­it une allé­gorie des années 1980. La para­noïa et la pornogra­phie y sont présen­tées comme la matrice de pro­duits de con­som­ma­tion[3], d’autant plus que ces derniers prof­i­tent de la dif­fu­sion des images à grande échelle sur les écrans. Même dénués d’apparence mon­strueuse, ce sont bien des hommes médi­a­tiques qui appa­rais­sent comme respon­s­ables de ces nou­velles con­ta­gions : le doc­teur Wag­gn­er, un étrange thérapeute, expose ses théories sur les plateaux de télévi­sion, quand un riche et ambitieux homme d’affaires inspiré par Don­ald Trump[4], pro­prié­taire de médias, sévit dans Grem­lins 2. La même lueur rouge bril­lant dans les yeux des loups-garous se retrou­ve dans le regard des tech­ni­ciens qui écoutent le doc­teur Wag­gn­er van­ter les mérites de la bes­tial­ité, tan­dis que le sex-shop dans lequel se déroule la pre­mière ren­con­tre avec la bête baigne égale­ment dans une teinte écar­late. La dif­fu­sion des écrans domes­tiques joue juste­ment un rôle cen­tral dans le plan des loups-garous de s’adapter à leur époque et de trou­ver de nou­veaux ter­rains de chas­se. Si Karen appa­raît comme une vic­time néces­saire à la réal­i­sa­tion de leur pro­jet, c’est en rai­son de son statut de présen­ta­trice de show télévisé, fig­ure majeure en même temps que proie d’un nou­veau sys­tème qui a fait des pul­sions bes­tiales son fonds de com­merce.

Pierre et le loup

Dans Hurlements, les loups-garous sont tout d’abord présen­tés comme des tueurs en série : impos­si­ble de ne pas y voir une fil­i­a­tion avec l’incontournable Hal­loween, qui a posé les bases de l’imaginaire hor­ri­fique de cette nou­velle men­ace deux ans plus tôt. Il faut cepen­dant not­er une vari­a­tion fon­da­men­tale : si la vic­toire con­tre le mal dans le film de John Car­pen­ter con­sis­tait essen­tielle­ment à sur­vivre, Karen se retrou­ve quant à elle con­fron­tée au risque d’être con­t­a­m­inée par la bes­tial­ité. Après son pre­mier con­tact avec le tueur (volon­taire, puisqu’il s’agit de le ren­con­tr­er pour les besoins d’une enquête télévi­suelle), la jour­nal­iste revit en boucle la scène dans ses rêves, au point d’accepter de suiv­re une cure dans une colonie en pleine cam­pagne. Ce qui s’avère un piège organ­isé par les loups-garous révèle à quel point leur pro­jet passe par la con­ver­sion de Karen. La jeune femme résiste pour­tant aux ten­ta­tions qui devraient provo­quer sa trans­for­ma­tion, mais les règles changent. Les loups pour­suiv­ent Karen jusqu’à l’encercler dans une voiture. Impuis­sante devant les expres­sions enragées des bêtes der­rière la sur­face des vit­res, la jeune femme ne peut plus rien pour empêch­er les écrans au tra­vers desquels elles la con­voitent de se bris­er. Au moment même où Karen se croit sauvée, la frag­ile sépa­ra­tion entre la jeune femme et ses pré­da­teurs finit par céder, aboutis­sant à la mor­sure tant red­outée.

C’est dans l’idée de se trans­former en direct que Karen se retrou­ve plus tard sur un plateau de télévi­sion pour la scène finale du film. Dev­enue loup-garou alors qu’elle n’a pas cédé con­sciem­ment à la trans­gres­sion, elle décide de révéler la ter­ri­ble vérité du mal face à la caméra. La présen­ta­trice évoque alors l’émer­gence d’un choix : celui de ne pas ouvrir la voie à une bes­tial­ité intérieure dont elle s’apprête à prou­ver l’existence. Cet ultime sur­saut idéal­iste donne lieu à un dénoue­ment par­mi les plus trou­blants de la fil­mo­gra­phie de Dante, alors que la jeune femme pousse son hurlement en direct. Ce cri ne ressem­ble en rien aux précé­dents : il s’agit cette fois d’une plainte. C’est qu’il est déjà trop tard, et les con­trechamps sur les spec­ta­teurs du show entéri­nent l’idée d’une con­t­a­m­i­na­tion de la société tout entière. Eux-mêmes pré­da­teurs du quo­ti­di­en, ils se révè­lent tout au plus sur­pris, voire indif­férents face à l’image de la bes­tial­ité révélée. Après que Karen a été abattue en direct, cha­cun s’en retourne sim­ple­ment à sa pro­pre vorac­ité. Au son des pub­lic­ités et tan­dis que les ham­burg­ers se pré­par­ent à la chaîne, la lou­ve instal­lée au comp­toir d’un bar illu­miné de rouge peut arbor­er sans crainte son beau sourire car­nassier[5].

Notes

Notes
↑1 À qui l’on doit, entre autres, la créa­ture de The Thing et les maquil­lages de Total Recall et Robo­cop.
↑2 Giz­mo est une fig­ure enfan­tine qui faute en mangeant après minu­it, tan­dis que Bill (le mari de Karen) se trans­forme à l’occasion d’un rap­port adultère.
↑3 On retrou­ve d’ailleurs dans Hurlements comme dans Grem­lins un per­son­nage de para­noïaque incar­né par Dick Miller, acteur fétiche de Dante qui incar­ne ici le gérant d’une étrange bou­tique con­sacrée aux phénomènes occultes.
↑4 « Grem­lins 2, au pas­sage le pre­mier film anti-Trump de l’his­toire du ciné­ma améri­cain, bien que mon Trump [un per­son­nage d’homme d’af­faires bap­tisé Daniel Clamp, NDLR] soit plus sym­pa­thique que le vrai ! » déclare Joe Dante dans un entre­tien accordé à Téléra­ma en 2015.
↑5 John Car­pen­ter offre une vari­a­tion sur le même thème avec son Inva­sion Los Ange­les, dans un finale plus ricanant, mais tout aus­si pes­simiste et dés­abusé.