Pre­mière réal­i­sa­tion en solo pour Ramzy Bedia, sans son acolyte de tou­jours, Éric Judor. Hibou décrit la crise du pas­sage à l’âge adulte de Rocky, un intro­ver­ti inter­prété par Ramzy lui-même, qui cherche à exis­ter aux yeux des autres (col­lègues, voisins, pas­sants), mais aus­si celle de Ramzy, le cinéaste qui cherche à dessin­er son iden­tité ciné­matographique. Pris de colère, et alors qu’un grand-duc a élu domi­cile dans son salon, Rocky décide de porter un cos­tume de hibou pour se faire remar­quer, et mal­gré l’insolite de la sit­u­a­tion, per­son­ne ne sem­ble s’en émou­voir. Dans sa rébel­lion, qui lui fait per­dre son emploi, Hibou ren­con­tre une femme déguisée en pan­da, inter­prétée par Élodie Bouchez, et noue avec elle une rela­tion amoureuse inno­cente et qua­si spir­ituelle.

Rêverie flottante et entrave quotidienne

C’est à ce moment que le film tutoie l’allégorie et la rêver­ie, sans pour­tant s’y aban­don­ner totale­ment, puisque Hibou con­fronte l’absurdité et le con­cret social. Au début, per­son­ne ne remar­que ce cos­tume, et il faut atten­dre que le per­son­nage gagne en notoriété (notam­ment pro­fes­sion­nelle) pour que les col­lègues noti­fient véri­ta­ble­ment l’ac­cou­trement de Rocky/Hibou. C’est même sur un touche triv­iale que le film se ter­mine, dans un dia­logue où ces derniers deman­dent com­ment uriner avec un tel déguise­ment. Un entre-deux un peu dom­mage, puisque le choix d’une totale décon­tex­tu­al­i­sa­tion assumée sem­blait séduisante et toute tracée, étant don­née la direc­tion artis­tique : design des cos­tumes, choix de tourn­er à Mon­tréal pour son côté un peu atyp­ique, etc…

La démarche de Rocky est sou­vent entravée, et ce jusqu’à la lim­ite du rationnel, que ce soit par les pas­sants qui ne le remar­quent pas, son mobili­er pro­fes­sion­nel inadap­té à sa taille, ou ses vête­ments trop petits. D’emblée, la mar­gin­al­ité du per­son­nage laisse entrevoir la tour­nure du scé­nario, une quête de (re)connaissance, autant dans la dimen­sion intra-diégé­tique (la quête de Rocky) que dans la dimen­sion con­textuelle (la quête de Ramzy). Les élé­ments visuels, décors ou acces­soires, évo­quent l’entrave ou devi­en­nent objets d’enfermement : les car­tons d’œufs dans l’appartement de Rocky pour ne pas déranger le sen­si­ble voisin du dessous, les chaus­sures que Pan­da met pour la pre­mière fois et qui l’empêchent de marcher nor­male­ment, le lourd masque de Hibou qui enferme Rocky et par­fois l’étouffe.

Exploration enfantine

Sans Éric (si ce n’est à une scène près, ce dernier ten­ant un petit rôle dans Hibou), le rap­port au parte­naire dans l’échange bur­lesque est trans­féré à un autre acteur. Et dans le cas de Hibou, la relève est assurée par Élodie Bouchez, dont la gestuelle et la com­mu­ni­ca­tion émo­tion­nelle est ampli­fiée par le cos­tume de pan­da qu’elle porte durant tout le film. Cette dual­ité nou­velle per­met ain­si à Ramzy d’explorer des reg­istres plus roman­tiques et mélo­dra­ma­tiques, loin de l’habituelle inter­pré­ta­tion surex­citée qu’il pra­ti­quait avec son ancien parte­naire.

Alors qu’Éric et Ramzy, ensem­ble, sont armés pour affron­ter le monde grâce à leur bur­lesque enfan­tin et infan­tile, comme dans La Tour Mont­par­nasse infer­nale, Ramzy, seul, révèle toute sa sen­si­bil­ité et sa soli­tude, dans un réc­it où l’enjeu prin­ci­pal est égale­ment l’affirmation de son iden­tité artis­tique, au milieu d’un jeu de références ciné­matographiques assumé (Spike Jonze, Tim Bur­ton, Jacques Tati). Cer­tains gags bien pen­sés sont ani­més d’un véri­ta­ble sens de l’incongruité poé­tique, pro­pre au bur­lesque clas­sique. Notam­ment la séquence où Rocky, qui ne con­naît Pan­da que par le con­tour de ses yeux (puisque son cos­tume ne laisse voir aucune autre par­tie de son corps), tente de recon­naître son amie en obser­vant les yeux de plusieurs per­son­nes, sans sélec­tion­ner au préal­able l’âge ou la couleur de peau.

Pour­tant, ces gags ne per­me­t­tent pas d’atteindre, par la puis­sance du comique, toute la dimen­sion cri­tique et ironique d’un Tati, Chap­lin ou Keaton. Chez Tati par exem­ple, c’est le quo­ti­di­en qui est entière­ment détourné vers une forme d’incongruité totale­ment assumée. Alors que chez Ramzy, la rêver­ie et la poésie sont sans cesse ramenées à une réal­ité con­crète et rationnelle peu orig­i­nale – réus­site pro­fes­sion­nelle, recon­nais­sance, etc… Tout l’intérêt de son réc­it était juste­ment de s’affranchir rapi­de­ment du con­texte, pour attein­dre une dimen­sion pure­ment allé­gorique, ce que le film fait en par­tie, après la ren­con­tre entre Hibou et Pan­da. La caméra épure alors les décors, délim­i­tant un espace ouvert où les deux per­son­nages peu­vent nour­rir leur rela­tion amoureuse à loisir, sans attache, sans lim­ite, et dans un cocon d’innocence – comme l’illustre la séquence en plan large dans un park­ing aban­don­né où Hibou apprend le vélo à Pan­da.

En retour­nant au triv­ial du réel dans la dernier par­tie du film, et en ratio­nal­isant et jus­ti­fi­ant la présence du Grand Duc et de Pan­da, Ramzy n’assume pas pleine­ment son retour à l’enfance, son retour à zéro, par­cours artis­tique néces­saire pour pos­er les bases de son futur ciné­ma en s’appuyant sur ses dif­férents maîtres. Cette nav­i­ga­tion entre-deux, entre ape­san­teur et grav­ité, donne l’impression que le cinéaste a pioché partout ce qui lui sem­blait bon, sans s’être totale­ment réin­ven­té. Souhaitons qu’à l’avenir Ramzy y parvi­enne, puisqu’il a eu le courage de réalis­er une comédie non pas basée sur le verbe, mais sur des mécaniques bur­lesques, reposant sur les corps.