Zeki Demirkubuz, con­nu en Turquie pour sa rival­ité de longue date avec Nuri Bilge Cey­lan, n’avait jamais vu l’un de ses films sor­tir en France. Avec Hay­at, Demirkubuz porte à l’écran un pro­jet longtemps dif­féré, l’idée du scé­nario remon­tant à plus de trente-cinq ans. Ce temps de mat­u­ra­tion se reflète dans un film qui sem­ble à la fois syn­thé­tis­er cer­tains motifs récur­rents de son ciné­ma et ten­ter un déplace­ment, en cen­trant le réc­it sur une fig­ure fémi­nine, Hicran (ini­tiale­ment le film devait même porter son nom), là où l’œuvre de Demirkubuz s’est majori­taire­ment con­stru­ite autour d’hommes en crise. Mais cette ten­ta­tive se heurte à une con­tra­dic­tion plus pro­fonde : Hay­at entend explor­er l’in­téri­or­ité de son per­son­nage féminin tout en con­ser­vant une mise en scène enfer­mée dans un regard mas­culin.

La pre­mière par­tie est focal­isée sur Riza, le fiancé d’Hicran, avant que celle-ci ne s’enfuie la veille de leur mariage arrangé. Le per­son­nage s’inscrit dans la con­ti­nu­ité des héros du cinéaste : soli­taires, rêveurs et obses­sion­nels. En face, Hicran, cen­trale dans les deux autres tiers du réc­it, demeure inac­ces­si­ble : son regard, sou­vent dirigé vers le hors-champ des scènes, sug­gère un désir d’évasion qui n’est jamais for­mulé. L’opacité du per­son­nage, source de fan­tasmes mas­culins de toutes sortes (entre jalousie et soupçons) con­stitue moins une énigme féconde qu’il ne trahit l’incapacité du film à adopter pleine­ment son point de vue, comme si elle restait con­damnée à n’exister qu’à tra­vers les pro­jec­tions des hommes qui ten­tent de la cern­er. On ne saurait reprocher à Demirkubuz de revenir une fois de plus aux tour­ments mas­culins et à leur vio­lence struc­turelle. Mais le film sem­ble esquiss­er une atten­tion à la détresse d’Hicran sans jamais nous y don­ner accès : nous ne savons rien de ce qu’elle pense des vio­lences qu’elle subit, ni de Riza, ni de son père, ni de l’homme avec qui elle s’est enfuie.

Le regard empêché

La mise en scène de Demirkubuz s’est tou­jours dis­tin­guée par sa rigueur asphyxi­ante, presque sadique, qui fait de chaque plan fixe un piège refer­mé sur les per­son­nages. Or ici, elle paraît relever d’un flot­te­ment. La rel­a­tive épure formelle qu’elle affiche, avec ces longs plans fix­es sur des dia­logues laconiques qui s’effacent au prof­it de silences insis­tants, con­tribue à main­tenir Hicran à dis­tance, tout en instal­lant le film dans une forme d’atonie dif­fuse. À force d’entretenir l’ambiguïté, le film s’évapore : là où les cadres rigides de Demirkubuz écra­saient autre­fois ses per­son­nages, ils sem­blent ici sim­ple­ment les laiss­er dériv­er.

Le dénoue­ment (atten­tion, spoil­er) voit Hicran finale­ment mar­iée à Riza, enceinte, après que le per­son­nage a assas­s­iné l’homme avec qui elle était par­tie. Cette fin peut se lire à la fois comme un hap­py end ironique (sug­géré par l’apparente sérénité de la jeune femme) ou comme une résig­na­tion trag­ique, tant la sta­bil­ité affichée repose sur la vio­lence qui l’a précédée. La dernière séquence fait pencher le pen­d­ule plutôt vers la deux­ième hypothèse : à la ques­tion de Riza sur un rêve d’Hicran, celle-ci ne répond pas, tan­dis que la voiture s’enfonce dans un tun­nel, plongeant les deux per­son­nages dans l’obscurité. Fidèle à la tonal­ité som­bre de son ciné­ma, Demirkubuz sub­stitue à toute réso­lu­tion claire une image d’effacement, celle d’une intéri­or­ité fémi­nine sug­gérée mais jamais atteinte, lais­sée dans l’ombre d’un réc­it qui, jusqu’au bout, n’aura cessé de la con­tourn­er.