Ressor­tie pour les fêtes d’un pro­gramme de trois courts-métrages de Harold Lloyd réal­isés à l’orée des années 1920 et inter­prétés par celui que l’on con­sid­ère comme le troisième génie du bur­lesque dans l’ombre des immenses Char­lie Chap­lin et Buster Keaton. Celui que l’on nomme l’homme aux lunettes d’écaille promène ici son per­son­nage loufoque d’est en ouest, des grands espaces à l’édifice ver­tig­ineux d’un build­ing, tout en étant porté par le même pré­texte de séduire la belle Mil­dred. On retrou­ve alors ici tous les grands motifs qui firent la gloire du « slap­stick » améri­cain à tra­vers un flo­rilège d’acrobaties et de gags qui per­me­t­tent de mesur­er le tal­ent d’équilibriste de l’acteur mais surtout le soin apporté à ces mis­es en scène.

Dans les trois courts rap­prochés et offerts ici comme une pre­mière esquisse de l’œuvre majeure qui se con­solid­era par la suite en de bril­lants longs métrages, Lloyd fait tou­jours mon­tre de cette inap­ti­tude dans l’exercice du quo­ti­di­en ; prin­ci­pal ressort pre­mier du ciné­ma bur­lesque. Afin d’ancrer son per­son­nage dans la banal­ité du monde mod­erne, Harold Lloyd a imag­iné un per­son­nage qui s’offre tel un jeune homme inno­cent et pour qui le monde serait une aven­ture per­pétuelle. À l’exception de sa mon­ture d’écaille, Lloyd a habil­lé son per­son­nage d’une apparence plutôt con­forme au regard du maquil­lage bla­fard de Keaton et les acces­soires uni­versels de Char­lot. Vêtu d’un cos­tume des plus sobres et d’un can­oti­er passe partout, Harold impose son être là par un fleg­ma­tisme et une cer­taine con­stance dans l’expression. Seul son large sourire qui dévoile de très longues dents révèle un opti­misme rusé et une con­fi­ance en soi proche de l’insolence. De cette intel­li­gence vive qui en fait le bon­i­menteur du spec­ta­cle et invite l’audience à s’identifier à lui, l’exercice con­sis­tera à parad­er à la sur­face du monde et se jouer des règles du jeu social.

Ain­si, à l’ouverture du pre­mier court-métrage, An East­ern West­ern­er, le jeune Harold danse sur la piste d’un cabaret vieil­lot aux bras d’une demoi­selle et autour de cou­ples aux mou­ve­ments lan­guis­sants. Pour accélér­er la ronde et dévoil­er à l’audience son émoi pour la belle (par une adresse à la caméra typ­ique du genre), il enclenche une danse frétil­lante et rap­prochée qui trans­gresse les normes de la décence. Le mou­ve­ment endi­a­blé du bassin que la société veut réprimer ouvri­ra un bal­let de gags dyna­mité par ce fameux mécan­isme de causal­ité effrénée. Puni pour son com­porte­ment irre­spon­s­able et son man­que­ment aux devoirs de jeune étu­di­ant, Harold est alors envoyé chez son oncle dans une con­trée de l’ouest améri­cain aux mains de cow-boys nom­més les « Masked Angels ». Le pas­sage de la civil­i­sa­tion à la sauvagerie de l’ouest (pas si éloigné du Go West (1925) de Keaton) va pos­er le cadre d’une course pour­suite menée par un jeu de trav­es­tisse­ment assez savoureux. On retien­dra en pre­mier lieu com­ment Harold dans le saloon provoque la stupé­fac­tion du chef des anges masqués en roulant simul­tané­ment cinq cig­a­rettes dans le creux de sa main. De même, pour parad­er devant la jeune fille qui lui est promise, Harold se mue en cow-boy en inven­tant un faux numéro au las­so (un sim­ple cerceau qu’il fait tourn­er autour de son bras) et en cav­a­lier mal­adroit par un habile jeu avec le hors-champ. Enfin, pour la course-pour­suite finale, dans la rue prin­ci­pale, il faut voir com­ment l’inventivité du citadin l’invite à employ­er les struc­tures des façades et utilis­er les motifs pit­toresques du west­ern pour men­er à bien son jouis­sif tal­ent d’acrobate. L’ingéniosité débor­dante de Lloyd se mesure alors finale­ment ici à ce mélange d’audace flegme et dynamisme que son corps exprime sur le mode bur­lesque.

Le sec­ond court métrage, Nev­er Weak­en (Voy­age au par­adis), s’avère ain­si la plus fameuse et ingénieuse des trois mésaven­tures représen­tées ici. Le film prend cadre l’espace urbain et un immeu­ble où va se jouer une par­o­die de comédie shake­speari­enne et une choré­gra­phie des plus ver­tig­ineuses. Con­sid­éré comme un petit chef d’œuvre au sein duquel repose déjà les ger­mes de l’immense Monte là-dessus, Nev­er Weak­en laisse appréci­er tout le brio acro­ba­tique de Harold Lloyd. Afin de par­venir à met­tre la bague aux doigts de la fameuse Mil­dred, secré­taire d’un cab­i­net d’ostéopathe vidé de ses patients, Harold décide de faire chuter sur l’asphalte tous les citadins. Il engage d’abord un acro­bate spé­cial­iste en cul­butes à dérap­er sur les trot­toirs de la ville pour impres­sion­ner les pas­sants et leur dévoil­er la magie des soins répara­teurs. Prenant con­science que l’entreprise marche moyen­nement, Harold décide finale­ment de saupoudr­er le macadam de savon et provo­quer une série expo­nen­tielle de chutes et glis­sades en tout genre. Enfin lorsque le bin­oclard se méprend des inten­tions de sa promise con­cer­nant leur noce future, il décide, en bon héros trag­ique, que le sui­cide est la seule per­spec­tive viable. Devant la dif­fi­culté à se lancer dans ce geste aux con­séquences irrévo­ca­bles et son impos­si­ble propen­sion aux élans trag­iques, Harold invente un mécan­isme de bobi­nette reliant un revolver à la porte d’entrée. Assis sur sa chaise, les yeux bandés, en attente du coup de grâce, le jeune homme est sauvé par le mou­ve­ment d’une poutrelle qui l’emporte en alti­tude au dessus du vide. Le génie de la mise en scène de Nev­er Weak­en se mesure à ces quelques plans où face à une cari­atide angélique et sus­pendue aux accords d’une musique céleste, Harold se croit trans­porté au par­adis. Une prise de vue sur la ter­rasse d’un toit où un orchestre de jazz martèle une ryth­mique plus ter­restre, per­me­t­tra à Harold de pren­dre con­science de sa posi­tion haut-per­ché et de ce précipice infer­nal qui mar­que un sub­til retour à la vie. Accroché à un édi­fice mou­vant, le corps trem­blotant de Harold devient l’agent d’une poé­tique du mou­ve­ment et de sus­pense galopant. L’architecture du grat­te-ciel aux arma­tures fri­ables sem­ble alors loué pour les pos­si­bil­ités visuelles qu’elle offre tels ces passerelles poreuses d’un étage à l’autre et ces cadrages qui ne font plus office de clô­ture sécurisante. A l’intérieur de ce bijou de per­fec­tion, les incroy­ables cas­cades au som­met de l’édifice qui s’ouvre sur ce mag­nifique arrière plan urbain dévoilent les prouess­es d’un acteur se livrant à corps per­du dans cette dépense physique qu’est le véri­ta­ble apanage du slap­stick.

Suc­cé­dant dif­fi­cile­ment au mon­u­ment Nev­er Weak­en, Get Out and Get Under (Oh, la belle voiture) s’avère finale­ment un film bur­lesque de fac­ture assez clas­sique avec son sché­ma de course pour­suite et le rythme iden­ti­fi­able qu’elle impose. Pour arriv­er à l’heure de la représen­ta­tion de la pièce qu’il inter­prète aux côtés de Mil­dred, Harold emprunte une voiture récal­ci­trante à sa volon­té de con­duc­teur. Tirant prof­it du lux­ueux engin devant les dames, Harold parade au départ au volant de ce sym­bole de richesse et de réus­site sociale. Mais la voiture finit par pré­cip­iter le chaos dans le traf­ic urbain et, comme dans l’intouchable Cops de Buster Keaton, attir­er les plus que demeurés agents de l’ordre à ses trouss­es. L’engin acca­pare alors la fonc­tion sym­bol­ique de machine alié­nante dans ce nou­veau jardin urbain qui échappe à l’homme mod­erne. Le rythme implaca­ble des pour­suites avec la police invite une nou­velle fois à jouir de ce procédé de vitesse accélérée qui fit les beaux jours du bur­lesque améri­cain et a per­mis d’asseoir l’originelle fas­ci­na­tion des spec­ta­teurs pour cette tech­nique d’enregistrement. Le per­son­nage de Harold est alors dépassé par ce mobile qui ne s’arrête et demeure le moteur d’une pré­cip­i­ta­tion sans fin du temps et de l’enchaînement déli­rant des espaces.

Il est alors impens­able de rester indif­férent à ce défile­ment des images où l’on suit cette fig­ure aban­don­née dans un monde absurde, descen­dre puis courir à folle allure der­rière cet engin qui échappe à sa bonne volon­té. Il faudrait de même être aveu­gle et avoir per­du toute foi en la lumière pro­jetée pour ne pas être gag­né par l’euphorie face à ces hum­bles courts où Harold Lloyd s’époumone avec bon­homie à insuf­fler le rythme chaleureux de cet âge édénique du ciné­ma.