Évidem­ment, Alain Robbe-Gril­let, qua­tre-vingt cinq ans et toutes ses dents, n’est pas le dernier des créa­teurs. Il com­pose tou­jours ses films au fil des pen­sées qui l’in­spirent et font vivre ses per­son­nages. Mais le bas­cule­ment du rêve au réel, et les thé­ma­tiques de l’ou­bli, de la décon­struc­tion, du mys­tère, sont ici trop évi­dentes, trop appuyées, pour don­ner une quel­conque force à l’évo­ca­tion. Robbe-Gril­let, pour son neu­vième film, se perd dans l’in­tel­lec­tu­al­isme du pro­jet et y enferme son pro­pos qui sem­ble, de fait, très bébête.

Après avoir été scé­nar­iste pour Alain Resnais notam­ment dans L’An­née dernière à Marien­bad, Alain Robbe-Gril­let était passé der­rière la caméra en 1962 avec L’Im­mortelle. Il a con­tin­ué depuis à explor­er les méan­dres de l’e­sprit humain, en ajoutant à son œuvre une dimen­sion éro­tique depuis le début des années 1970 avec des films tels que Glisse­ments pro­gres­sifs du plaisir. Dans son dernier opus, Robbe-Gril­let évoque la sex­u­al­ité, le rêve, la créa­tion, la séduc­tion, la jalousie… rien que cela! Bien que l’au­teur des Gommes cadre et tente de don­ner un mou­ve­ment sen­suel à sa caméra, on ne peut oubli­er les clichés récur­rents qui cir­cu­lent tout au long du temps.

Dans un Mar­rakech de sable et de mys­tère, un pein­tre pour­suit une jeune femme qu’il est seul à voir. Très rapi­de­ment, on nous explique qu’il s’ag­it d’une con­damnée à mort du XIXe siè­cle qui erre de temps en temps dans les rues de la ville maro­caine. Gradi­va (celle qui resplen­dit en marchant) est, à l’o­rig­ine, le per­son­nage d’un roman de Jensen, la stat­ue de pierre dont un archéo­logue tombe amoureux, stat­ue d’une pom­péi­enne engloutie par l’érup­tion du Vésuve. Ici, l’archéo­logue des­sine des chevaux (sym­bole de la viril­ité ?), et des corps de femmes nues : il est servi par une jeune femme peu encline à la pudeur, et va chercher l’o­rig­ine de ce rêve si réel dans de som­bres endroits de la ville. Entre Les Cig­a­res du pharaon, la péri­ode ori­en­tal­iste de Delacroix et le film psy­ch­an­a­ly­tique, on hésite. Mais c’est surtout les dia­logues, la direc­tion d’ac­teurs et la propen­sion d’Alain Robbe-Gril­let à filmer le mys­térieux comme un film éro­tique du dimanche soir, qui aga­cent.

Tout est sur­joué et sym­bol­ique : une men­tion spé­ciale sera accordée au nom du pein­tre, John Locke, aux dans­es vire­voltantes d’Arielle Dom­basle que l’on croirait tout droit sor­tie d’un remake améri­cain de Perce­val le Gal­lois ou du dernier Bris­seau, et aux dia­logues, cou­vert de sous-enten­dus plus qu’an­gois­sants tels qu’un fameux «les aveu­gles ont des dons de sec­onde vue». D’un point de vue dra­maturgique, on ne nous épargne pas grand-chose non plus : une scène de vio­lence éro­tique, une scène de ren­con­tre roman­tique, une scène de sexe plus ou moins détournée… le film d’Alain Robbe-Gril­let ne tit­ille pas intel­lectuelle­ment tant il est ampoulé et fausse­ment philosophique, ne séduit jamais, et tend à l’én­erve­ment suprême lorsque la dis­cus­sion se fait “pro­fonde”. Robbe-Gril­let a ten­té de filmer le phénomène de trans­fert amoureux, et, nous, on se trans­fère de la salle à un café, pour un grog, his­toire de se remet­tre.