Instal­lée à New-York pour suiv­re son com­pagnon, Nora Philippe a décidé de par­tir à la ren­con­tre des étu­di­antes de Barnard Col­lege, une pres­tigieuse uni­ver­sité pour femmes de la ville. Elle les a écoutées et filmées dans leurs com­bats mil­i­tants, puis a con­tin­ué de les suiv­re pen­dant plusieurs années après la fin de leurs études. Tourné sur une dizaine d’années, Girls for Tomor­row est ain­si ryth­mé par les événe­ments qui ont émail­lé l’histoire récente des États-Unis. De la fin de la prési­dence Oba­ma à la pandémie mon­di­ale, de l’affaire George Floyd à la deux­ième élec­tion de Trump, les enjeux se redéfinis­sent au fil du temps pour les jeunes femmes, qui passent en quelques années des espoirs accom­pa­g­nant le mou­ve­ment #MeToo à la sidéra­tion devant la vio­lente poussée réac­tion­naire. À mesure que les per­son­nages s’éloignent (tant géo­graphique­ment que par leurs choix per­son­nels), le réc­it choral embrasse des dis­tances de plus en plus larges, voy­ageant entre New York, Dal­las ou encore Paris. Cette con­struc­tion en éven­tail a toute­fois le défaut de sur­v­ol­er les scènes con­sacrées à chaque fig­ure ; on le regrette d’autant plus que c’est dans les moments où il prend son temps que le film con­va­inc le plus.

Des séquences de divers­es natures con­tre­bal­an­cent cepen­dant la fac­ture trop académique des entre­tiens face caméra, enreg­istrés sous la lumière d’un pro­jecteur. Les vidéos « privées » liées à la vie de la réal­isatrice per­me­t­tent par exem­ple d’intégrer son quo­ti­di­en ou ses dif­fi­cultés (notam­ment sa sépa­ra­tion) à la matière du film. Les incur­sions dans les lieux de vie des jeunes femmes vien­nent égale­ment nuancer leurs dis­cours, comme en témoigne cette mil­i­tante, l’une des plus rad­i­cales, qui s’habitue douce­ment à sa vie de famille au Texas. En découle le sen­ti­ment d’une soror­ité pas­sant par l’intégration de Nora Philippe au groupe, en par­ti­c­uli­er lorsque les charges réac­tion­naires (tel le recul du droit à l’avortement) s’abattent suc­ces­sive­ment sur les femmes. Le sys­tème d’oppression est quant à lui tourné en déri­sion, via l’intervention régulière de per­son­nages présen­tés comme générés par IA qui, face caméra, rap­pel­lent en toute bien­veil­lance la per­sis­tance d’un ordre établi. Hélas, les fric­tions provo­quées par la ren­con­tre de ces dif­férents régimes d’images sont en par­tie sac­ri­fiées sur l’autel de la lim­pid­ité du réc­it. Or c’est plutôt lorsqu’il prend, sur le temps long, la forme d’un col­lage un peu désor­don­né que le film parvient le mieux à émou­voir.