Geron­i­mo, c’est le surnom que don­nent les ado­les­cents désœu­vrés d’une cité délabrée du sud de la France à Gem­ma, une édu­ca­trice trente­naire qui se dévoue corps et âme à son tra­vail auprès d’eux. Si, dans les pre­mières scènes du film, on croit iden­ti­fi­er une volon­té de vraisem­blance dans la volon­té de dépein­dre le quo­ti­di­en de ce micro­cosme, il est assez dif­fi­cile d’imag­in­er quelle pour­rait être la rou­tine de tra­vail de la jeune femme : du vol répété à l’é­ta­lage aux faits d’armes en pas­sant par les trafics en tout genre, les liens entre les dif­férents per­son­nages ne reposent que sur des con­flits et des men­aces qui atteignent un point de non-retour le jour où la jeune Nil fuit son mariage arrangé pour rejoin­dre Lucky, fils préféré d’une fratrie enne­mie. Pour des raisons qui lui appar­ti­en­nent et que le réc­it tapit dans l’om­bre, Geron­i­mo va sur­in­ve­stir cette con­fronta­tion dans l’ob­jec­tif de désamorcer cette ten­sion destruc­trice. Élec­tron libre mais esclave de son émo­tiv­ité, la jeune femme cul­tive un sens du sac­ri­fice qui en fait la pièce maîtresse du nou­veau film de Tony Gatlif.

South Side Story

Dans un pre­mier temps, on se demande bien ce que le réal­isa­teur est allé chercher du côté de cette cité aban­don­née près de Per­pig­nan, si ce n’est d’y met­tre en scène une com­mu­nauté tzi­gane qui lui est tant chère et qui n’a ici pas peur d’avoir à souf­frir des clichés les plus éculés sur son compte. Mais en mêlant la pure tra­di­tion tzi­gane à une cul­ture hip-hop et du street dance, Gatlif s’en­gage rapi­de­ment dans une relec­ture cod­i­fiée de Roméo et Juli­ette à la sauce West Side Sto­ry. Les choré­gra­phies mil­limétrées de Jerome Rob­bins dans le film de Robert Wise sont ici mis­es de côté au prof­it de bat­tles impro­visées qu’on croy­ait réservées à la fran­chise Sexy Dance. Ce par­ti-pris per­met à Geron­i­mo de s’af­franchir de toute cau­tion doc­u­men­taire et autres ten­ta­tions nat­u­ral­istes, ten­ant à bonne dis­tance les dis­cours poli­tiques et soci­ologiques qui décrédi­bilis­eraient l’en­tre­prise. Ici, au con­traire, le réal­isa­teur fait délibéré­ment fi de toute vraisem­blance, que ce soit dans la resti­tu­tion du quo­ti­di­en (les adultes référents sont étrange­ment invis­i­bles mis à part l’é­d­u­ca­trice) ou dans l’ap­préhen­sion des espaces où les faux-rac­cords sont légion.

Équilibre fragile

Pour que la propo­si­tion risquée de Geron­i­mo aboutisse sur une réus­site, il aurait néan­moins fal­lu un engage­ment beau­coup plus fort de la part de Tony Gatlif. Seule­ment, sub­juguée par l’én­ergie élec­trique de ses jeunes pro­tag­o­nistes (par­mi lesquels Rachid Yous, déjà repéré dans Fleurs du mal et La Bra­conne), la caméra du réal­isa­teur se mon­tre trop sou­vent hési­tante à délim­iter un cadre et une fron­tière entre le pre­mier et l’ar­rière-plan, entre la ten­ta­tion du réal­isme et la sur-écri­t­ure des enjeux dra­ma­tiques. Cet entre-deux, au lieu d’ériger l’ar­ti­fice comme un choix volon­taire et assumé, fait imman­quable­ment ressor­tir la faus­seté de cer­taines sit­u­a­tions plom­bées par une direc­tion d’ac­teurs trop approx­i­ma­tive (on a rarement vu Céline Sal­lette aus­si peu con­va­in­cante). Ain­si, on a un peu trop sou­vent le sen­ti­ment que l’hys­térie de nom­breuses scènes tourne à vide, ten­tant de faire écran mal­ha­bile­ment sur les lacunes d’un réc­it qui n’a pas trou­vé le bon équili­bre entre le sym­bol­isme pous­sif de cer­tains per­son­nages et son ancrage dans la réal­ité d’une com­mu­nauté.