Avec ce pre­mier long-métrage aus­si hési­tant qu’at­tachant, le jeune réal­isa­teur suisse Lionel Baier esquisse le déli­cat por­trait d’un jeune homo­sex­uel de vingt ans, Loïc (Pierre Chatag­ny), qui partage sa vie entre le tra­vail à l’u­sine et les ren­con­tres d’un soir con­clues sur Inter­net. Avec cette approche qua­si soci­ologique du milieu gay, Garçon stu­pide rend compte, sans aucune com­plai­sance, d’une mis­ère affec­tive où la sex­u­al­ité, exploitée mécanique­ment, vient con­tre­bal­ancer l’ab­sence totale d’at­tach­es.

Mais l’en­tre­vue sur laque­lle s’ou­vre le film va pro­gres­sive­ment venir boule­vers­er ce rap­port aux autres. Jeune garçon égoïste qui ne s’in­ter­roge pas sur le monde qui l’en­toure – il ne sait même pas qui est Hitler –, Loïc est stupé­fait de voir qu’un homme, Lionel, s’in­téresse si soudaine­ment à lui, à sa per­son­ne, en lui posant toutes sortes de ques­tions non rel­a­tives à ses per­for­mances sex­uelles. D’abord décon­certé par les inten­tions louables de cet homme qui restera con­tin­uelle­ment en hors-champ, le jeune homme se laisse peu à peu pren­dre au jeu de la con­fes­sion et mul­ti­plie les ren­dez-vous comme on décide d’en­tr­er en psy­ch­analyse. Lui qui n’en­vis­ageait son rap­port avec l’autre qu’au­tour d’un plaisir immé­di­at va peu à peu s’éveiller à la com­plex­ité du monde qui l’en­toure, à des désirs dont il ne soupçon­nait même pas l’ex­is­tence.

Car sous ce com­porte­ment futile et insou­ciant, Loïc cache des tré­sors que la mise en scène soignée de Lionel Baier fait éclore par ful­gu­rances. En con­tre­point des nom­breuses scènes crues et ter­ri­ble­ment réal­istes où l’acte sex­uel est sur-représen­té sans jamais appel­er à quelque voyeurisme, le jeune homme aux grands yeux noirs et mélan­col­iques sur­nage puis s’ac­croche, grâce notam­ment à la bonne copine, Marie (touchante Nat­acha Koutchoumov), qui l’héberge très régulière­ment dans son petit deux-pièces de Lau­sanne. Affectueuse, la jeune femme offre à Loïc un amour, une écoute et un récon­fort que ses his­toires d’un soir ne sont pas à même de lui don­ner. À la fois sub­sti­tut mater­nel et amoureuse tran­sie, elle subit les sautes d’humeur de ce jeune imma­ture, lui explique patiem­ment les ter­mes qu’il ne com­prend pas tout en essayant de lui faire pren­dre con­science de la vacuité de son exis­tence. Mais l’é­go­cen­trisme du jeune homme, dont la caméra épouse le point de vue, ne lui per­met pas de com­pren­dre que cette amie est autant, sinon davan­tage, rongée par la soli­tude et la peur de l’échec. La soudaine scène du sui­cide, qua­si onirique, vient alors con­tredire toutes les cer­ti­tudes de Loïc. Il suf­fit de le voir ter­rassé de peur, ani­mal devenu vul­nérable, lorsque son amie dis­paraît momen­tané­ment dans la pénom­bre d’une grotte pour com­pren­dre que Garçon stu­pide, sous ses aspects de comédie sociale, revêt des accents trag­iques qui pousseront son per­son­nage prin­ci­pal à dépass­er ses pro­pres lim­ites, à aller jusqu’au bout de ce par­cours que la réal­i­sa­tion tra­vaille avec une patience admirable.

Et si le film sem­ble s’é­gar­er par inter­mit­tence dans des pos­si­bles scé­nar­is­tiques aus­sitôt avortés, c’est que Lionel Baier suit au plus près les bal­bu­tiements de Loïc dans sa nou­velle prise de con­science. Revenu d’une mort sym­bol­ique, il repart de zéro, renaît depuis la cham­bre de son enfance où chaque objet se veut l’évo­ca­tion de sou­venirs refoulés, puis s’é­mancipe, part à la décou­verte du monde à l’aide d’une caméra. L’ob­jet, preuve d’un éveil et d’une volon­té de com­pren­dre, devient une arme à part entière, un pos­si­ble tan­gi­ble qui lui per­me­t­tra de com­pren­dre de lui-même ce que son amie n’est plus là pour lui expli­quer.