Une même ten­sion sem­ble à la fois motiv­er le pro­jet Gagarine et l’enfermer dans une con­tra­dic­tion qui l’empêche d’atteindre son plein poten­tiel. D’un côté, le film s’ouvre sur des images d’archives : en 1963, dans l’enthousiasme général, le cos­mo­naute sovié­tique Youri Gagarine inau­gure la cité d’Ivry-sur-Seine à laque­lle il a don­né son nom. De l’autre, il se referme plus d’un demi-siè­cle plus tard avec la destruc­tion de cette même cité, filmée comme le décol­lage d’une fusée dans une pro­fu­sion d’effets de mise en scène au réal­isme mag­ique débridé. De son ancrage dans le réel (Fan­ny Liatard et Jérémy Trouilh ont com­mencé par réalis­er des por­traits d’habitants avant de trans­former la Cité Gagarine en décor de fic­tion), le film con­serve un tro­pisme doc­u­men­taire irriguant tout son réc­it. Les témoignages sonores accom­pa­g­nant le générique de fin ne font que pro­longer la tra­jec­toire des per­son­nages sec­ondaires, dans lesquels on devine le reflet de fig­ures bien réelles qui peinent à exis­ter pleine­ment en tant qu’êtres de fic­tion. Lorsque l’un de ces per­son­nages racon­te une anec­dote, assis dans un fau­teuil au milieu de son salon, le dis­posi­tif de mise en scène ressem­ble à s’y mépren­dre à celui d’un témoignage de doc­u­men­taire, jusqu’à ce que le con­trechamp ne révèle la présence de Youri, le jeune héros de Gagarine, assis à l’autre bout de la pièce. Ici comme ailleurs, l’adolescent appa­raît comme un sim­ple pré­texte à l’exploration du réel, un récep­ta­cle des bribes de passé qui con­tin­u­ent de hanter les lieux.

Alors que l’immeuble se vide de ses occu­pants, Youri reste de plus en plus seul dans la cité qu’il refuse d’abandonner. Le film s’oriente alors pro­gres­sive­ment vers une poésie d’abord très con­crète (Youri trans­forme les apparte­ments déserts en une réplique de navette spa­tiale), puis plus décom­plexée (à mesure que sa san­té faib­lit, la métaphore spa­tiale s’affranchit du réel et se déploie pleine­ment dans l’imaginaire malade du jeune homme). Au point de jonc­tion entre l’origine doc­u­men­taire du pro­jet et cette veine qua­si sur­na­turelle, on trou­ve le bâti­ment lui-même, ce bloc de briques rouges régulière­ment filmé en con­tre-plongée, comme une archi­tec­ture futur­iste tail­lée pour une autre planète. C’est la pierre qui sert en quelque sorte de com­bustible à l’analogie cos­mique et qui fait décoller Gagarine de la pure obser­va­tion. Sur ce plan, la beauté des images s’avère par­fois séduisante et témoigne d’une réelle famil­iar­ité avec le décor, la caméra des deux réal­isa­teurs glis­sant le long des cages d’escaliers et des couloirs déserts comme si elle s’était elle-même affranchie de la pesan­teur.

Le ciel peut attendre

Réduite à cette dis­crète sen­sa­tion, l’assimilation de la Cité Gagarine à une fusée pour­rait avoir son charme. Mal­heureuse­ment, l’idée est assénée à la moin­dre occa­sion par les dia­logues et la mise en scène. Un comité tech­nique égrenant les défauts de l’immeuble comme pour mieux le pré­par­er au décol­lage, des agents de désami­antage aux allures de cos­mo­nautes, un par­al­lèle plus ou moins sub­til entre la ban­lieue parisi­enne et les ban­lieues célestes, les paroles de la chanteuse Fairuz enten­dues à la radio (« nous sommes voisins de la lune ») : tout vient nour­rir une métaphore qui vam­pirise le film et laisse mal­heureuse­ment peu de place à l’imagination du spec­ta­teur. Le décol­lage tant pré­paré n’a donc jamais vrai­ment lieu et la ten­sion entre réal­isme et poésie reste blo­quée au stade de la con­tra­dic­tion pure et sim­ple, comme si deux réc­its coex­is­taient à l’intérieur de ce film-con­cept. Même le per­son­nage de Youri sem­ble réduit à l’état d’abstraction, immé­di­ate­ment car­ac­térisé par un décor (sa cham­bre d’adolescent, sat­urée d’allusions à sa pas­sion pour l’espace) qui se sub­stitue à lui davan­tage qu’il ne le définit. Le résul­tat est certes (dans ses meilleurs moments) hyp­no­tique, mais le souci d’esthétisation paraît totale­ment décon­nec­té des enjeux pro­pres au réc­it. Lorsque Youri perd con­nais­sance sur le toit de l’immeuble, son corps vient se pos­er sur un lit de câbles joli­ment arrangés en un par­fait tableau, dont le prin­ci­pal effet est de nous dis­traire du dés­espoir cen­sé tor­tur­er le jeune homme. L’exemple pour­rait sem­bler anec­do­tique, mais il reflète bien la lim­ite prin­ci­pale de Gagarine, dont le pro­jet esthé­tique a ten­dance à étouf­fer le réc­it et à déploy­er ses formes aux dépens des per­son­nages.