Fat­ty se déchaîne est un pro­gramme de trois courts métrages réal­isés par Roscoe “Fat­ty” Arbuck­le, légende quelque peu oubliée de l’âge d’or du ciné­ma bur­lesque améri­cain. Ce pro­gramme tourne depuis 2015 sous la forme de ciné-con­certs. À la tête de son quar­tet de jazz, la trompet­tiste Airelle Besson a com­posé une nou­velle par­ti­tion pour accom­pa­g­n­er les images muettes de ces trois films sor­tis entre 1917 et 1919. Le groupe s’est notam­ment pro­duit au dernier fes­ti­val Jazz à La Vil­lette, dans la sec­tion réservée aux enfants. Effec­tive­ment, le ciné­ma bur­lesque est sou­vent remis au goût du jour à des­ti­na­tion du jeune pub­lic. L’enfant serait-il comme ce pre­mier spec­ta­teur de ciné­ma, capa­ble de s’émerveiller devant ces per­son­nages qui s’agitent en tous sens et exé­cu­tent avec ingéniosité des gags précurseurs des car­toons ? Ces courts-métrages n’en déploient pas moins un sens du comique féroce (au point d’en être effrayant par­fois), tra­ver­sé par des gestes déli­rants et cat­a­strophiques qui s’inscrivent dans la grande tra­di­tion du slap­stick.

Un géant du burlesque résumé en trois courts-métrages

On peut regret­ter que Roscoe Arbuck­le soit désor­mais plus con­nu dans les livres d’histoire pour avoir été accusé du meurtre et du viol de Vir­ginia Rappe en 1921 que pour sa bril­lante fil­mo­gra­phie de réal­isa­teur et de comé­di­en. Cette som­bre affaire fit scan­dale à Hol­ly­wood et brisa défini­tive­ment sa car­rière, mal­gré son acquit­te­ment. Après avoir fait ses débuts avec Mack Sen­nett en 1913, il prend la tête de la Comique Film Cor­po­ra­tion, créée en col­lab­o­ra­tion avec le pro­duc­teur Joseph M. Schenck. C’est au sein de cette struc­ture qu’il pro­duit, écrit, réalise et inter­prète ses plus fameux courts-métrages, par­mi lesquels Fat­ty Bouch­er (The Butch­er Boy, 1917), Fat­ty à la clin­ique (Good Night Nurse, 1918), et Fat­ty rival de Picratt (Love, 1919).

Fat­ty Bouch­er est un film his­torique­ment très impor­tant, non seule­ment parce qu’il s’agit du pre­mier film pro­duit par la Comique Film Cor­po­ra­tion, mais surtout parce qu’il intro­duit Buster Keaton dans son pre­mier rôle de ciné­ma. Faisant déjà preuve d’une tech­nique cor­porelle exem­plaire, il forme avec Fat­ty est un duo idéale­ment con­trasté, l’un étant de taille moyenne, frêle, au vis­age peu expres­sif, l’autre étant grand, gros, et sou­vent gri­maçant. Le court-métrage exploite le corps des acteurs dans ce qu’il a de plus énergique, physique, et spec­tac­u­laire. Le rythme du mon­tage et les effets d’accélération de l’image mod­è­lent ses mou­ve­ments et créent une mécanique cor­porelle tout à fait fasci­nante. Les corps se cog­nent les uns con­tre les autres, chutent, se débat­tent, rivalisent de vitesse et de dex­térité. Fat­ty joue par­faite­ment sur le tem­po et l’intensité du réc­it, et crée des effets de mon­tée en puis­sance et de crescen­do qui s’avèrent essen­tiels dans l’efficacité du spec­ta­cle. Dans les séquences les plus extrêmes, les acteurs déga­gent une frénésie folle et s’épanouissent dans la cat­a­stro­phe de leurs gestes.

L’hystérie burlesque

Dans son essai De Char­cot à Char­lot, Rae Beth Gor­don com­pare la gestuelle des acteurs bur­lesques à celle des hys­tériques étudiés par le neu­ro­logue Jean-Mar­tin Char­cot. Une telle prox­im­ité est claire­ment per­cep­ti­ble dans Fat­ty à la clin­ique. Le héros, qui som­bre dans l’alcoolisme au grand dés­espoir de sa femme, devient un cas pathologique exem­plaire: son corps ne cesse de chuter lour­de­ment sur le sol et ses mains trem­blent, pris­es de con­vul­sion. La séquence d‘ouverture, admirable, n’est pas sans ironie, lorsqu’un agent de police s’amuse de ses gestes incon­trôlés et névro­tiques, mais le ser­monne lorsqu’il crache sur le trot­toir. Dans une scène révéla­trice de leurs pro­pres névros­es, Fat­ty et Keaton imi­tent de manière pataude les gestes désor­don­nés d’une patiente au com­porte­ment hys­térique. Le ciné­ma bur­lesque joue beau­coup sur des effets de mimétisme et sur la con­t­a­m­i­na­tion des gestes d’un corps à l’autre. Dans Love, trois per­son­nages se don­nent de grands coups de bal­ais sur le postérieur et répè­tent de manière symétrique et con­tagieuse les mêmes mou­ve­ments fréné­tiques.

Le travestissement et les femmes

S’il fal­lait trou­ver un point com­mun entre les trois courts-métrages, ce serait le goût de Fat­ty pour le trav­es­tisse­ment. Le comé­di­en ne résiste jamais à la ten­ta­tion de se déguis­er en femme et se révèle par­ti­c­ulière­ment séduisant(e) aux yeux des hommes qu’il cherche à bern­er. Le trav­es­tisse­ment est un thème éculé du bur­lesque et plus large­ment de la comédie. S’il met en exer­gue ce mélange de grâce, de vio­lence, et de sub­ver­sion qui habite le corps de Fat­ty, il souligne égale­ment la faib­lesse des rôles féminins dans ses films, qui sont sou­vent les faire-val­oir comiques (ou mélo­dra­ma­tiques dans Love) des vedettes mas­cu­lines. Les per­for­mances physiques et sportives sou­vent bru­tales exigées par le ciné­ma bur­lesque empêcheraient-elles les actri­ces de s’imposer dans ce genre si par­ti­c­uli­er ? Pour nuancer une telle hypothèse, il faudrait se rep­longer dans la pre­mière par­tie de car­rière de Fat­ty au cours de laque­lle il joua à de nom­breuses repris­es avec la grande actrice bur­lesque Mabel Nor­mand. Si Fat­ty se déchaîne offre un aperçu séduisant de la car­rière de Fat­ty, il sem­ble néces­saire de pour­suiv­re l’exploration de la fil­mo­gra­phie pro­lifique de ce génie du muet qui en moins de dix ans a inscrit son nom au générique de presque 150 films.